Quand le vide informationnel fabrique la rumeur

Dans nos sociétés saturées d’informations, on parle souvent de « trop-plein ». Trop de posts, trop de vidéos, trop d’opinions. Pourtant, l’un des carburants les plus puissants de la désinformation n’est pas l’excès de données, mais leur absence.
Le vide informationnel est un terrain fertile : quand les manquent, les récits prospèrent. Le manque de données agit comme une zone d’ombre. Dans cet espace, les hypothèses prennent la place des preuves. Une statistique non publiée, un rapport retardé, une enquête dont les conclusions tardent à être rendues publiques : il n’en faut pas plus pour que s’installent des soupçons et des interprétations. L’incertitude devient alors une matière première que certaines transforment en certitudes virales. L’histoire récente l’a montrée à grande échelle lors de la pandémie de COVID-19. Au début de la crise, les données scientifiques évoluaient en permanence. Ce qui était vrai en mars ne l’était plus forcément en juin.
Ce décalage, normal en science, a été perçu par une partie du public comme une preuve d’incohérence, voire de manipulation. Là où les chiffres étaient incomplets ou provisoires, des récits complotistes se sont engouffrés. L’absence de données stabilisées à ouvert un boulevard aux interprétations les plus fantaisistes. Mais le phénomène ne concerne pas que les crises sanitaires mondiales. Il se manifeste également dans les débats budgétaires, les projets d’infrastructures, les statistiques sécuritaires ou électorales. Lorsque les autorités tardent à publier des chiffres détaillés, accessibles et contextualisés, le doute s’installe. Et dans ce doute, les rumeurs circulent plus vite que les tableaux Excel. Une donnée absente est souvent remplacée par un « on dit ». Ou le « on dit » à l’avantage d’être simple, émotions et partageable. Le manque de données crée également un déséquilibre entre ceux qui produisent l’information et ceux qui la consomment. Quand les bases statistiques ne sont pas ouvertes, quand les méthodologies ne sont pas expliquées, le citoyen est condamné à la confiance aveugle… ou à la défiance totale. Dans les deux cas, le débat public s’appauvrit.
La désinformation prospère précisément dans cet écart entre institutions et public, là où la pédagogie des chiffres fait défaut. À l’ère des réseaux sociaux, le vide ne reste jamais vide longtemps. Un espace sans données vérifiées est immédiatement comblé par des captures d’écran, des graphiques sortis de leur contexte, des chiffres inventés. Plus l’institution tarde, plus la rumeur prend racine. Et une fois installée, la correction factuelle ressemble à une course contre la montre. La réponse ne se limite pas à produire davantage de données, mais à produire de meilleures données : fiables, transparentes, contextualisées, expliquées. Publier un chiffre sans méthode, c’est laisser la porte ouverte aux interprétations.
À l’inverse, expliquez comment il a été obtenu, quelles en sont les limites, et ce qu’il ne dit pas, c’est renforcer l’immunité informationnelle du public. La lutte contre la désinformation passe donc par une politique ambitieuse d’ouverture et de pédagogie des données. Il ne suffit pas de démentir les fausses informations ; il faut combler les vides qui les rendent possibles. Car là où les faits sont absents, les fictions deviennent crédibles. Et dans un monde connecté, le silence statistique parle souvent plus fort que la vérité documentée.


