Société, Culture

Quand le charisme supplante l’institution

Un risque pour la démocratie sénégalaise

La désignation implicite d’Ousmane Sonko comme « guide suprême de la révolution » par un parti de ses partisans ne relève pas d’un simple excès rhétorique militant. Elle soulève une question autrement plus sérieuse : celle de la stabilité institutionnelle et de la clarté du pouvoir dans une démocratie en exercice.

Le problème n’est pas idéologique. Il est institutionnel.

Lorsqu’un leader politique acquiert une autorité symbolique perçue comme supérieure ou concurrente de celle des urnes, un déséquilibre profond peut s’installer dans l’architecture de l’État. Dans le contexte actuel, cette dynamique fait peser plusieurs risques structurels sur le fonctionnement du pouvoir.

Le premier risque est celui d’une dysarchie informelle.

La coexistence d’un pouvoir constitutionnel incarné par Bassirou Diomaye Faye, président élu, et d’un pouvoir symbolique informel attribué à Sonko crée un double centre de gravité politique. Qui décide réellement ? Qui arbitre ? Qui assume la responsabilité finale ? Cette ambiguïté fragilise la légitimité présidentielle, brouille la communication gouvernementale et dilue la responsabilité politique. Or, dans toute démocratie fonctionnelle, la clarté de la chaîne de décision est une exigence fondamentale.

Le deuxième risque tient à la confusion entre logique de mouvement et logique d’État.

Le Pastef est né comme un mouvement de rupture, structuré autour de la mobilisation, de l’émotion politique et du charisme de son leader. Ces ressorts sont efficaces dans la conquête du pouvoir. Ils le sont beaucoup moins dans son exercice. Lorsque la figure du « guide » demeure centrale, le mouvement peine à se transformer en parti de gouvernement, laissant cohabiter une logique de combat permanent et une logique de gestion rationnelle. Cette cohabitation est instable : elle engendre des blocages administratifs, des tensions internes et une difficulté à produire des politiques publiques cohérentes.

Troisièmement, la personnalisation excessive affaiblit la responsabilité politique.

Si une partie de la population considère qu’une autorité morale supérieure existe en dehors des institutions, le risque de déresponsabilisation est réel. Le président peut être contesté par sa propre base. Les ministres peuvent attendre des signaux informels plutôt que des directives officielles. Les décisions impopulaires peuvent être imputées à des pressions extérieures. Peu à peu, l’exécutif cesse d’être un centre autonome de décision pour devenir un simple exécutant d’une volonté symbolique. La responsabilité gouvernementale se dissout.

Quatrièmement, les institutions intermédiaires s’en trouvent fragilisées.

Un Parlement dominé par la loyauté au leader plutôt que par le contrôle de l’exécutif perd sa fonction démocratique. Un parti centré sur un seul homme s’éloigne de la collégialité et du débat interne. Même la justice peut subir des pressions indirectes lorsque la rue estime que le « guide » doit orienter le sens de la justice sociale. L’histoire politique montre que ces fragilités sont le terreau des dérives autoritaires.

Enfin, le risque ultime est celui d’un « présidentialisme parallèle ».

Dans les jeunes démocraties, la concurrence entre légitimité institutionnelle et légitimité charismatique peut engendrer une autorité informelle qui parle au nom du peuple, mobiliser la rue et influencer les décisions stratégiques sans assumer les responsabilités constitutionnelles. Ce type de configuration conduit presque inévitablement à des crises de gouvernance, à des arbitrages contradictoires et à une fragilisation durable de l’autorité publique.

Au-delà des équilibres internes, cette confusion pèse aussi sur la crédibilité internationale. Les partenaires étrangers, les investisseurs et les institutions régionales lisent dans l’informalité du pouvoir un signal d’instabilité. À terme, c’est l’État lui-même qui s’en trouve affaibli.

La question n’est donc pas celle du charisme de Sonko, ni de sa légitimité politique.

Elle est celle de la primauté des institutions sur les personnalités. Dans un contexte régional instable, le Sénégal ne peut se permettre une concurrence durable entre pouvoir formel et pouvoir informel. La solidité de la démocratie repose sur une règle simple mais exigeante : dans un État moderne, c’est l’institution qui gouverne, jamais le mythe.

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