Le roman devenu bible caché du trumpisme

(SénéPlus) – Un roman français dystopique publié en 1973 est devenu l’un des textes de référence de l’extrême droite américaine et du mouvement trumpiste. C’est la conclusion d’une enquête approfondie signée Juliette Heinzlef, publiée le 21 février 2026 par Le Grand Continentdans le cadre d’une série consacrée aux sources intellectuelles de la révolution culturelle trumpiste.
Le Camp des saints de Jean Raspail (1925-2020) raconte l’invasion de la France par un million de migrants venus d’Inde. Depuis sa parution, l’ouvrage n’a arrêté d’alimenter les cercles conservateurs et identitaires des deux côtés de l’Atlantique comme la matrice fictionnelle d’un « désastre migratoire » imminent. Il a notamment servi de terreau à la théorie du « Grand remplacement », conceptualisée en 2011 par Renaud Camus pour décrire la prétendue substitution des populations européennes par des étrangers.
Primé en 2003 par le Grand Prix de Littérature de l’Académie française, Raspail jouit d’un prestige littéraire institutionnel qui, selon les chercheurs étudiés par Le Grand Continentcontribue précisément à rendre son œuvre plus dangereuse. Pour Joshua Tait, historien du conservatisme américain, « Le Camp des saints présente un instinct nationaliste et raciste primaire sous une façade littéraire ou esthétique qui l’intellectualise, et donc la justifie après coup. »
Le roman connaît aujourd’hui une nouvelle jeunesse aux États-Unis grâce à la maison d’édition Vauban Books, dont le nom fait référence au marquis de Vauban, urbaniste de Louis XIV, présenté comme l’apôtre de la « doctrine défensive des frontières naturelles ». La ligne éditoriale est explicite : il s’agit de « fortifier une certaine idée de la culture, enracinée, historique, et toujours fragile ».
Selon l’historien David Austin Walsh, de l’université de Virginie, Vauban Books est placé sous la tutelle de la société Redoubt Press LLC, un nom qui renverrait au concept d’Redoute d’Amérique, une idéologie postulant la possibilité de constituer, dans le Nord-Ouest pacifique américain, un « ethno-État blanc non officiel à travers la formation de communautés intentionnelles ». Pour Walsh, « au regard des ouvrages publiés par Vauban Books, le nom Redoute Press semble s’inscrire dans cette logique. »
La nouvelle traduction anglaise a été confiée à Ethan Rundell, ancien étudiant de l’EHESS et co-fondateur de Vauban Books. La préface est signée Nathan Pinkoski, universitaire canadienne connue pour avoir traduit Le Suicide Français d’Éric Zemmour. Selon l’enquête du Grand Continentce texte introductif occulte la dimension raciste du roman au profit d’une réflexion pseudo-philosophique sur la prétendue détestation de soi de la civilisation occidentale.
Un instrument de propagande en ligne
Sur son compte X officiel, Vauban Books utilise le roman comme prudence intellectuelle pour diffuser des contenus ouvertement racistes. Chelsea Stieber, maître de conférence en littérature française à Tulane University, explique que « l’utilisation du livre crée une structure mentale qui autorise, de manière subtile mais efficace, à présenter l’immigration comme une logique à somme nulle : les laisser entrer reviendrait à se détruire. »
Pour James Patterson, spécialiste de la pensée politique américaine à l’université du Tennessee, il y a dans cette démarche « quelque chose dans la ‘haute culture’ de la France qui la rendrait meilleure, et plus légitime à défendre l’Occident en termes ethno-religieux » — une forme de légitimation par procuration culturelle qui distingue Le Camp des saints des textes ouvertement suprémacistes anglo-saxons.
L’enquête de Le Grand Continent retrace la longue histoire de la réception américaine du roman. Introduit aux États-Unis dès 1975, l’ouvrage a retenu de plusieurs vecteurs de légitimation successifs. La revue conservatrice Revue nationale lui avait consacré dès sa sortie américaine une recension enthousiaste, signée du professeur Jeffrey Hart de Dartmouth, qui le qualifiait de « sensationnel ».
En 1982, Cordelia Scaife May, héritière de la fortune bancaire des Mellon et militante anti-immigration, finance une réédition à hauteur de 5 000 dollars. En 1994, c’est John Tanton, fondateur de plusieurs lobbies anti-immigration et proche des milieux suprémacistes, qui publie une nouvelle édition via sa maison Social Contract Press, dans un contexte californien marqué par la Proposition 187, qui réclamait la suppression des services sociaux aux immigrés sans papiers.
La résonance du roman aux États-Unis s’explique également par le contexte géopolitique de sa première diffusion. Selon David Austin Walsh, la chute de Saïgon en 1975, le premier choc pétrolier de 1973 perçu comme « l’action coordonnée d’un groupe de pays non blancs », et les résistances au Loi sur les droits civils de 1964 ont créé un climat d’anxiété identitaire favorable à la réception d’un tel ouvrage.
Cinquante ans plus tard, ce roman que son propre paie a longtemps marginalisé est devenu, selon Le Grand Continent« le livre le plus influent du trumpisme », une trajectoire transatlantique qui en dit long sur la porosité des frontières entre littérature, idéologie et politique.



