On ne s’en sortira pas, sauf si…

Avec un peu moins de crainte pour ma respectabilité et mon honneur, j’ose enfin m’exprimer sur la situation de notre pays, pendant que j’observe dans les réseaux sociaux une réduction des réactions préjudiciables et déshonorantes des militants de Pastef aux opinions des citoyens même les plus modérées ; occupés qu’ils sont par la triste, malheureuse et nauséabonde guérilla interne qu’ils se livrent entre les faucons du camp du président et ceux du camp du premier ministre.
Au moment où les prévisions économiques bien que contradictoires annoncent dans leur majorité un avenir sinon sombre, du moins incertain (lire les multiples prises de positions sur la dette, le classement du pays, les conditions d’accès aux marchés financiers, nos relations avec l’UE, le FMI, la BM, etc.) nous observons de multiples conflits et contestations dans tous les secteurs de la vie nationale, violents ou pas, dont les tristes événements survenus récemment à l’Ucad ne sont qu’une illustration.
La préoccupante multiplicité et la récurrence des conflits et de la violence
La récurrence des conflits dans l’espace scolaire et universitaire, dans les secteurs de la justice, de la santé, de l’audiovisuel ; les multiples conflits fonciers observables sur plusieurs parties du territoire national, les difficultés à boucler proprement la campagne de commercialisation agricole, les contestations et confrontations politiques fréquentes, les protestations de multiples formes observables dans pratiquement tous les secteurs de la vie nationale, doivent être analysés et comprendre comme autant de manifestations d’une grande insatisfaction des populations, dans un contexte où les séquelles des violents affrontements politiques de la période 2021-2024 ainsi que l’extrême polarisation de la société qui en est issue, plongent les citoyens dans un profond doute sinon un désespoir et une apparente anomie, jamais connus auparavant.
Sous ce rapport, le vacarme autour de l’homosexualité ainsi que l’emballement judiciaire qui l’accompagne, avec ses vagues d’arrestations rappelant les moments douloureux d’inquisition ou de chasse aux sorcières, prend l’allure d’une cérémonie expiatoire où d’un rituel d’exorcisme collectifs (Ndëpp), destiné à chasser de notre corps social cette malédiction qui nous ronge depuis que le nom d’une certaine salle de massage a surgi dans l’espace public. Bref, depuis un certain jour de l’année 2021, notre société n’a connu que violence physique (emprisonnements, émeutes et assassinats), indécence et vulgarité, injures et malveillance, comme si le socle sur lequel reposait notre commune volonté de vivre ensemble s’était écroulé ; important avec lui l’essentiel de nos valeurs.
Sans qu’elle revête les mêmes formes ou qu’elle atteigne la même intensité qu’au Sénégal, une onde de choc tellurique semble traverser le monde néolibéral, traçant partout une profonde ligne de fracture entre les citoyens eux-mêmes, entre les générations, et entre les gouvernants et les citoyens, remettant en cause, partout, la cohésion sociale et la capacité de résilience collective des peuples. Il ya comme une incapacité objective des gouvernements à satisfaire les besoins légitimes et les attentes de populations de plus en plus jeunes, désœuvrées et sans grand espoir, vulnérables à la manipulation et à la désinformation à travers les réseaux sociaux qui, également leur garantie des capacités de mobilisations massives et rapides, entraînant dans quelques partis du monde des soulèvements violents et des écroulements de gouvernements, sans jamais pouvoir proposer des alternatives démocratiques et des changements économiques et sociaux qualitatifs significatifs. Madagascar et l’Indonésie en sont les dernières illustrations.
Comment s’en sortir…par le haut ?
Tout se passe comme si partout, le paradigme ancien de la gouvernance même lorsqu’elle est supposée bonne et démocratique (avec son attelage institutionnel et ses modes de représentation, ses fonctions disent régaliennes, sa prépondérance et son omnipotence grâce à un monopole exclusif de la violence physique légitime), connaît définitivement ses limites, et qu’un nouveau paradigme des rapports entre les citoyens et entre les groupes à l’intérieur des territoires, doit rapidement être inventé et les modalités de son fonctionnement clairement définies.
Le moment de cet enfantement aux forceps d’un nouveau monde apparaît extrêmement dangereux pour la survie de tous les gouvernements des pays sous-développés, soumis aux exigences de plus en plus déraisonnables des institutions de Bretton Woodds et à la voracité des marchés financiers certes accessibles mais oh combien impitoyables.
Il y a donc, pour la survie de notre pays, une urgente nécessité d’une réflexion collective sur les conditions de réalisation de consensus nationaux essentiels, de moratoires raisonnables sur certaines demandes, bref, d’une paix civile et d’une confiance mutuelle, seuls capables de rendre possible une conversation sereine, trans-partisane, sur les réformes majeures pour un nouveau contrat social.
Pour avoir souvent prouvé sa grande capacité à éviter le pire, son enthousiasme et son expertise à mettre en œuvre des initiatives majeures telles que des « états généraux sectoriels », les « Assises Nationales » (2008-2012), des « dialogues politiques », etc., notre pays peut encore éviter le pire, à condition que le président de la République et le chef du gouvernement indiquent clairement la direction : en changeant radicalement l’état de leurs relations personnelles et institutionnelles ruinées entre autres par les influences des faucons dans leurs camps respectifs ; en adressant solennellement aux citoyens un appel à la concorde et à un engagement pour les changements nécessaires ; en prouvant leurs bonnes volontés par des gestes forts tels que le renoncement à quelques privilèges exorbitants ; en procédant à quelques changements à la tête de quelques ministères et entreprises publiques dont les Sénégalais honnêtes, bien formés et bien informés savent qu’ils sont dirigés par des militants politiques complètement incompétents ; et quelques autres décisions de ce genre.
Ainsi procédant, nos dirigeants ne tarderaient pas à observer rapidement des changements positifs d’attitudes et de comportements au sein des populations ; un engagement fort des élites et des dirigeants religieux, traditionnels et de la société civile ; une disposition sincère des organisations et mouvements sociaux à envisager des moratoires salutaires, etc., autant de conditions propices à l’entame d’une concertation nationale sincère pouvant aboutir à un agenda de changements transformationnels de tous les ordres (institutionnel, politique, économique, etc.) pour la mise en œuvre dont le pays regorge de ressources humaines éprouvées aussi bien au plan national qu’à l’échelle internationale.
Waly Ndiaye est conseiller Paix et Développement des Nations Unis à la retraite.



