Quand le patriarcat sacrifie l’enfance au Sénégal, par Suzanne SY, militante féministe

Dakar, capitale du Sénégal, avec ses belles plages, ses rues animées, ses nombreux commerces et ses enfants talibés. Oui, les enfants des rues font partie du décor de cette ville et de bien d’autres au Sénégal. Ce constat nous pousse à nous interroger sur la place des enfants dans notre société. Comment leur protection est pour nous une priorité politique. À quel point leur sort touche la conscience collective. Avons-nous collectivement échoué à leur égard ? Pour répondre à cette question, il est important de s’interroger sur la forme structurelle d’organisation de notre société : le patriarcat. Ce mot est souvent défini comme un système d’oppression des hommes sur les femmes ; cependant, cette définition est incomplète. Cela nous empêche de voir une réalité plus inquiétante : le patriarcat opprime massivement les enfants, et de manière plus brutale. Au Sénégal particulièrement, le patriarcat, à travers le rôle du patriarche, organise une hiérarchie des âges, où l’autorité masculine adulte prime sur tout, y compris la protection des enfants.
Le 7 février 2026, la gendarmerie sénégalaise annonce l’arrestation de plusieurs hommes soupçonnés de « pédophilie en bande organisée », de « viols commis sur mineurs de 3 à 15 ans » et de « transmission volontaire du VIH ». Pourtant, les gros titres, les débats sur les réseaux sociaux et l’indignation collective se sont principalement concentrés sur la sexualité des adultes concernés, leur état civil et leur séropositivité. Vous aurez remarqué que les premières victimes de ce réseau criminel ont été reléguées au second plan : les enfants talibés.
Ce silence s’inscrit dans un continuum de violence que subissent les enfants dans ce pays. Au Sénégal, la violence contre les enfants est répandue mais peu documentée. Pour de nombreux enfants, les espaces censés protéger, c’est-à-dire la famille, l’école, la communauté, sont précisément les lieux où se produisent les abus, l’exploitation et la violence. La mendicité forcée, souvent liée aux réseaux de traite, est devenue un problème national : des dizaines de milliers d’enfants, principalement des garçons, mendient chaque jour dans les rues, au détriment de leur santé, de leur éducation et de leurs droits fondamentaux.
En novembre 2024, lors de la Journée nationale des Daaras, le président Bassirou Diomaye Faye avait pointé du doigt un problème majeur dans l’enseignement coranique : la mendicité des enfants talibés. Il a ensuite déclaré : « Il serait injuste de passer sous silence les contestations qui ternissent parfois l’image des daaras et leur noble vocation : le phénomène de mendicité forcée des enfants, souvent visible dans nos rues, constitue une déviance. » Avant d’ajouter : « Il faut corriger, par rapport à l’esprit originel des daaras, ces pratiques qui n’ont rien à voir avec l’essence même de ces institutions. »
Quinze mois après ce discours, aucune mesure concrète n’a été prise pour protéger ces mêmes talibés, pourtant explicitement reconnus comme victimes d’un système déviant.
En revanche, lors du Conseil des ministres du 18 février 2026, un projet de loi visant à durcir le traitement de l’homosexualité a été adopté, en réaction aux récents événements qui, je le rappelle, concernent des enfants talibés âgés de 3 à 15 ans.
Que faut-il comprendre de cette mobilisation gouvernementale à deux poids, deux mesures ?
Au lendemain de ce conseil des ministres, un féminicide d’une rare violence fait la une des journaux : D. Sow, âgée de 5 ans, a été kidnappée, violée et décapitée par son oncle. Ce crime n’est pas un cas isolé. En 2025 déjà, l’année s’ouvrait avec le féminicide de Djary Sow, 12 ans. Pourtant, ces violences extrêmes contre les enfants, commises dans l’espace familial ou communautaire, ne provoquent pas de lois d’exception ni de mobilisation politique comparable. Ils sont traités comme des faits divers, alors même qu’ils sont le produit d’un système social qui banalise la domination des adultes sur les corps les plus vulnérables.
Le 22 février 2026, le ministère de la Famille et de la Solidarité a publié un communiqué dans lequel il dénonce, condamne, appelle à la vigilance, mais reste remarquablement vague sur les responsabilités structurelles et les mesures concrètes. Aucune mention des enfants des rues, aucune mention spécifique des talibés, pourtant parmi les populations d’enfants les plus exposées aux violences, aux abus sexuels, à l’exploitation et au trafic. Il est essentiel de rappeler que les enfants talibés sont fréquemment admis dans les centres de santé ou les centres d’accueil en raison de déchirures anales. Cette réalité est bien connue des professionnels de santé, des gestionnaires de centres d’accueil et, par conséquent, des autorités ministérielles.
Ce communiqué renouvelle une posture classique du gouvernement sénégalais : appeler à la responsabilité collective tout en évitant de nommer les structures de pouvoir qui font ces
d’éventuelles violences. Une violence qui, je le rappelle, est avant tout politique. Le 31 décembre 2025, le Président de la République, parlant des féminicides, nous assurait qu’aucune forme de violence ne pouvait être tolérée au Sénégal. Je voudrais rappeler que le Code de la famille sénégalais, adopté en 1972 et réformé une seule fois en 1999, contient des dispositions qui oppriment les femmes et les enfants, c’est aussi une forme de violence.
Dans les lignes qui suivent, nous analyserons l’impact de certaines dispositions de ce code sur les enfants, à travers le document de plaidoyer basé sur les données des différentes associations et mouvements œuvrant autour du Code de la famille, réunis dans le cadre de la consultation pour le respect et la préservation des droits des femmes « Ci la nu bokk ». Article 111 du Code de la famille : « Le mariage ne peut être contracté qu’entre un homme de plus de 18 ans et une femme de plus de 16 ans, sauf dérogation d’âge accordée pour motifs graves par le président du tribunal de grande instance après enquête. »
Le mariage précoce expose les filles à des risques sanitaires majeurs, notamment liés à la grossesse et à l’accouchement. Leur corps, souvent encore en développement, n’est pas préparé à ces contraintes, ce qui augmente le risque de complications graves, parfois mortelles. Sur le plan éducatif et économique, l’impact est tout aussi destructeur. Les filles mariées très jeunes abandonnent souvent l’école pour diverses raisons. Ce fossé éducatif limite considérablement leurs perspectives professionnelles et renforce la dépendance économique. Cela rappelle que le mariage n’est jamais un choix neutre : il doit se fonder avant tout sur un consentement réel.
On ne peut cependant pas invoquer le consentement sans s’interroger sur les conditions dans lesquelles il est produit. Quelle est la valeur du consentement d’une jeune fille de 16 ans entièrement dépendante d’un tiers, économiquement, socialement et émotionnellement ? L’argument de la puberté est souvent utilisé pour justifier religieusement le mariage des enfants au Sénégal. Il s’agit d’une dichotomie entre une réalité hormonale et cognitive. Avoir ses règles ne signifie pas comprendre les conséquences du mariage, ni être en mesure de les accepter librement.
Article 196 : Interdiction de recherche de paternité « L’établissement de la filiation paternelle est interdit à tout enfant qui n’est pas présumé être issu du mariage de sa mère ou n’a pas été volontairement reconnu par son père, sauf dans les cas prévus à l’article 211. L’enfant dont la filiation paternelle est
n’a pu être établie, peut toutefois obtenir des aliments en exerçant l’action prévue aux articles 215 à 218.
En refusant la reconnaissance de paternité aux enfants nés hors mariage, le droit sénégalais instaure une inégalité fondamentale entre les enfants. Ils sont privés d’un droit essentiel : celui d’être légalement rattaché à leur père et d’accéder à leur histoire familiale.
Cette exclusion légale a des conséquences concrètes. Elle prive ces enfants des protections sociales, des droits de succession et des avantages patrimoniaux auxquels ils pourraient prétendre, les reléguant à un statut inférieur en raison uniquement des circonstances de leur naissance, qui ne sont en aucun cas de leur faute.
Article 277 : Autorité parentale “Le pouvoir paternel sur les enfants légitimes appartient conjointement aux père et mère. Durant le mariage, il est exercé par le père en tant que chef de famille. » Pendant le mariage, l’autorité parentale est exercée par le père en tant que chef de famille. Par conséquent, l’autorisation parentale doit être signée par ce dernier. Ce système, comme on peut le constater quotidiennement, a un réel impact sur les enfants.
Il est important de rappeler que le fait que le père exerce seul cette autorité pendant le mariage limite le rôle de la mère dans les décisions importantes (école, santé, déplacements) et crée un déséquilibre dans la représentation de l’enfant vis-à-vis des institutions. L’enfant perçoit alors que les paroles de la mère ont moins de valeur, ce qui influence sa vision des rôles parentaux. De plus, dans les cas où le père est absent, négligent ou autoritaire, la mère a du mal à agir rapidement pour protéger ou représenter l’enfant.
Un système qui établit une autorité hiérarchique renforce un modèle patriarcal où l’autorité est associée uniquement au père. Ainsi, au Sénégal, la violence contre les enfants n’est ni isolée ni accidentelle, elle s’inscrit dans un système juridique et social qui place l’autorité masculine adulte au-dessus de l’intérêt supérieur de l’enfant. Mariages précoces, inégalités de filiation, autorité parentale déséquilibrée, exploitation des talibés : ces réalités reflètent une hiérarchie qui fragilise les plus vulnérables. Pour protéger véritablement les enfants, il ne suffit pas de mots. Cela nécessite une réforme courageuse des lois et une remise en cause profonde et collective des structures patriarcales qui continuent, aujourd’hui encore, à sacrifier l’enfance.
Suzanne SY, militante féministe


