Comment les États-Unis sous-traitent leurs expulsions à l’Afrique

(SénéPlus) – Washington a fait des expulsions de migrants un instrument de négociation avec plusieurs gouvernements africains, mêlant argent liquide, aide publique, levée de sanctions et assouplissement de visas pour obtenir qu’ils accueillent sur leur sol des exilés non originaires de leur pays.
Au Cameroun, l’affaire a éclaté à la faveur de l’expulsion par les autorités américaines de quinze migrants africains vers Yaoundé, sur deux vols affrétés les 15 janvier et 16 février. Neuf d’entre eux (Angolais, Congolais, Ghanéens, Marocains et Zimbabwéens) ont été « menottés et enchaînés dans un avion du département de la sécurité intérieure » depuis un centre de détention en Virginie « sans aucune information sur leur destination », rapportait d’abord The New York Times, cité par Le Monde.
Lorsque des journalistes camerounais ont tenté de documenter la présence de ces migrants détenus dans un bâtiment officiel de Yaoundé, ils ont été arrêtés pendant plusieurs heures, leur matériel confisqué. « La police nous a interpellés. Je ne peux pas parler », a seulement pu glisser leur avocat, Me Joseph Fru Awah, au quotidien français. Plusieurs migrants ont indiqué à leur conseil que « les autorités leur avaient signifié qu’ils pourraient sortir d’ici seulement s’ils acceptaient de rentrer dans leur pays d’origine ».
La plupart de ces personnes, bien qu’en situation irrégulière aux États-Unis, bénéficiaient pourtant d’une protection de la justice américaine contre leur expulsion, en raison des risques de persécution dans leur pays d’origine, souligne l’avocat. Interrogé sur le cadre juridique de ces renvois, un diplomate à Yaoundé évoque un « black-out » des autorités, laissant entendre que « la consigne est de n’en parler à personne ». Le ministère camerounais des affaires étrangères affirme ne pas avoir été informé de l’arrivée de ces migrants, tandis que la présidence et le département d’État américain n’ont pas répondu aux sollicitations.
En toile de fond, un protocole signé mi-décembre 2025 prévoit un investissement américain de 400 millions de dollars sur cinq ans dans le système de santé camerounais, notent des sources officielles citées par l’article.
Une « diplomatie migratoire » transactionnelle
L’enquête de Morgane Le Cam décrit un schéma plus large où l’administration Trump, puis ses successeurs, ont systématisé une « diplomatie transactionnelle » pour accélérer les expulsions de sans-papiers, en particulier vers l’Afrique et l’Amérique latine. D’après des chiffres compilés par l’ONG Human Rights First, sur vingt-quatre vols de ce type recensés en 2025, douze ont été retenus vers le continent africain, avec des migrants souvent renvoyés dans des pays tiers.
Un rapport de sénateurs démocrates, cité par Le Monde, dénonce des « paiements secrets en espèces », des « concessions discrètes » ou encore des « menaces de droits de douane, d’interdiction de visa ou de réduction de l’aide » pour convaincre les États d’endosser ce rôle de sous-traitant migratoire. Cette logique permet aux États-Unis de contourner les décisions de justice protégeant certains migrants contre l’expulsion vers leur pays d’origine, en les transférant vers des pays tiers jugés plus accommodants.
Le Ghana illustre cette instrumentalisation des visas. Après avoir subi une réduction drastique de la durée des visas américains (limités à trois mois avec entrée simple à partir de juillet 2025), Accra a obtenu la levée de ces restrictions fin septembre de la même année, « grâce à un accord migratoire signé avec Washington quelques semaines plus tôt », a fini par reconnaître le ministre ghanéen des affaires étrangères, Samuel Okudzeto Ablakwa, dans une interview télévisée.
Entre septembre et novembre 2025, près de soixante migrants non ghanéens, dont les États-Unis ne voulaient plus, ont été débarqués de force à Accra avant d’être renvoyés contre leur gré vers leurs pays d’origine, selon un décompte de Refugees International et Human Rights First. Cinq d’entre eux, originaires du Nigeria et de Gambie et bénéficiant d’une protection de la justice américaine contre l’expulsion, ont porté plainte contre l’administration américaine, tandis qu’onze autres ont saisi la justice au Ghana pour « détention illégale ».
L’accord avec Washington n’a jamais été débattu au Parlement, en dépit des exigences de la Constitution, ce qui a nourri les critiques d’un parti de l’opposition ghanéenne. Les autorités se gardent de communiquer sur d’éventuelles contreparties financières ou politiques.
Rwanda, Eswatini, Guinée équatoriale : des expulsions contre des millions de dollars
Le texte détaillé aussi des accords conclus avec des États africains au profil controversé. Le Rwanda a ainsi accepté, en juin 2025, d’accueillir au moins sept migrants non rwandais en échange de 7,5 millions de dollars, selon le rapport parlementaire américain. L’Eswatini a obtenu 5,1 millions de dollars pour la prise en charge d’au moins quinze migrants issus de pays tiers.
En Guinée équatoriale, les États-Unis ont versé 7,5 millions de dollars à l’un des gouvernements « les plus corrompus du monde », selon la sénatrice américaine Jeanne Shaheen, qui s’en est émue dans un courrier au secrétaire d’État Marco Rubio. Fin novembre 2025, Malabo a accueilli vingt-neuf migrants de pays tiers expulsés depuis les États-Unis.
Ce dossier migratoire a été négocié « parallèlement à des négociations… sur les investissements d’entreprises américaines dans le secteur gazier équato-guinéen », relevant de Refugees International et Human Rights First, citées par le quotidien. Début février, le géant Chevron a d’ailleurs annoncé le renouvellement de son engagement dans un vaste projet gazier offshore à cheval entre la Guinée équatoriale et le Cameroun.
D’après un proche du vice-président Teodoro Nguema Obiang Mangue, dit « Teodorin », l’accord migratoire a également contribué à la levée définitive des sanctions pour corruption qui visaient ce dernier, notamment le gel de ses avoirs et des restrictions de visas aux États-Unis.
Tous les États africains engagés dans ces discussions ne parviennent pas à en tirer les mêmes contreparties. Le Soudan du Sud, ravagé par la guerre civile et dépourvu de ressources comparables à celles de la Guinée équatoriale, a accepté en juillet 2025 de recevoir huit migrants issus de pays tiers expulsés par les États-Unis. En échange, Juba a demandé, en vain, la levée des sanctions ciblées contre certains responsables, le soutien à des poursuites contre le chef de l’opposition ainsi que des investissements américains dans les industries pétrolières, gazières et minières.
Selon le rapport sénatorial cité par Le Monde, seule concession obtenue par le Soudan du Sud : la levée, fin août, de l’interdiction de visa pour ses citoyens souhaitant se rendre aux États-Unis.
L’ensemble de ces arrangements, souvent négociés « en catimini » et rarement soumis au contrôle des parlements africains, dessine une géographie de la coopération conditionnée où les expulsions de migrants deviennent monnaie d’échange dans les rapports de force entre Washington et des régimes africains soucieux de financement, de reconnaissance diplomatique ou de normalisation de leur image.



