Société, Culture

La bourse n’est pas un coût, mais un investissement sur le temps long

Avant d’aborder les lignes qui suivent, je dois dire que l’idée d’écrire ce texte est née d’une discussion avec mon grand frère, enseignant-chercheur en physique dans une université sénégalaise. Nous échangeons souvent sur la situation politique du Sénégal et sur les dynamiques internationales qui traversent notre époque. Le samedi 21 février 2026, dans un appel WhatsApp, il m’a dit : « Copain, tu dois écrire sur la tragédie survenue à l’université. » Le 17 février 2006, étudiant à l’époque, mon grand frère faisait partie des victimes de la violence policière sur le campus social de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, sous le magistère du ministre de l’Intérieur Ousmane Ngom. Cela dit, cette injonction fraternelle n’était pas seulement une suggestion : elle traduisait une inquiétude, une douleur et sans doute aussi une forme d’impuissance face à un événement qui dépasse le simple fait divers pour toucher au cœur même de notre pacte social, de notre rapport au savoir et à la jeunesse.

Depuis son émergence comme institution centrale de la vie intellectuelle moderne, l’université incarne bien davantage qu’un simple lieu d’enseignement. Elle est à la fois un espace symbolique et concret où se forment les esprits critiques, où s’enracinent les valeurs de dignité, de responsabilité et de liberté. C’est en son sein que les générations apprennent à penser par elles-mêmes, à confronter leurs idées, à interroger les certitudes établies et à construire un avenir commun fondé sur la connaissance, la discussion et le respect du pluralisme. L’université est un lieu où l’on forge non seulement des compétences techniques, mais aussi un engagement citoyen, une capacité à peser sur le monde avec discernement et courage. C’est dans cet antre de lumière que se construit une conscience politique.

Au Sénégal, le 9 février 2026, Abdoulaye Ba, étudiant en deuxième année à la faculté de médecine de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar, a tragiquement perdu la vie au sein du campus social, à la suite d’une intervention policière d’une rare violence. Ce décès, survenu dans un espace censé protéger, encadrer et accompagner la jeunesse dans son parcours académique, a profondément ébranlé le corps social. Au-delà de l’émotion légitime, il appelle une réflexion exigeante sur la place que nous accordons à notre jeunesse et sur la manière dont l’Etat assume ses responsabilités. Il rappelle cruellement que le savoir ne peut prospérer dans un climat de peur et d’insécurité.

Le campus social ne se réduit pas à un simple lieu d’hébergement. Il constitue le prolongement vivant de l’université : un espace de sociabilité, de solidarité et de maturation intellectuelle et personnelle. C’est là que se tissent des amitiés durables, que se construisent des projets d’avenir, que se partagent les difficultés et les espérances. Dans ces chambres modestes, dans ces couloirs parfois bruyants, dans ces restaurants animés, se forgent des ambitions silencieuses et des déterminations tenaces. Qu’un étudiant y trouve la mort à la suite d’une opération « sécuritaire » soulève des interrogatoires graves quant aux modalités d’intervention, à la proportionnalité de la force employée et à la responsabilité des autorités concernées. Il ne s’agit pas d’un simple incident isolé : c’est un signal inquiétant sur le rapport entre l’État et la jeunesse qui aspire à se former dans la dignité.

Au-delà du drame individuel, c’est toute la symbolique de l’université comme sanctuaire du savoir qui se trouve atteinte. Lorsqu’un étudiant meurt dans l’enceinte même de l’institution censée incarner son avenir, c’est une blessure infligée à la nation toute entière. Une telle tragédie fissure la confiance que les familles placent dans l’école républicaine, cette promesse selon laquelle l’effort, le mérite et la persévérance peuvent permettre de transcender les déterminismes sociaux. Elle rappelle, douloureusement, que le savoir et la liberté ne sont jamais acquis, qu’ils demandent des institutions justes et vigilantes.

Les arrivées de bourses impayées par l’État ont constitué l’élément déclencheur de cette tragédie. Perçue par les néolibéraux et certains politiciens incultes comme une charge budgétaire pour l’État, la bourse allouée aux étudiants constitue en réalité un investissement majeur dans le capital humain. Réduire cette politique publique à une simple dépense revient à ignorer les effets à long terme. Financer les études supérieures, c’est permettre à une société d’anciens citoyens qualifiés et innovants. Par ailleurs, la bourse représente un puissant levier d’égalité des chances. Sans elle, de nombreux jeunes issus de milieux modestes seraient contraints d’abandonner leurs études ou de limiter leurs ambitions académiques. Enfin, au-delà de l’économie, il s’agit d’un choix de société. Une population plus éduquée participe davantage à la vie démocratique, s’adapte mieux aux transformations technologiques et contribue à la stabilité sociale. Investir dans l’éducation, c’est renforcer la cohésion nationale. Ainsi, la bourse étudiante n’est pas un coût à supporter, mais un pari sur l’avenir. « L’éducation est l’arme la plus puissante que l’on puisse utiliser pour changer le monde », disait Nelson Mandela.

Abdoulaye Ba, à l’instar de tant d’autres, aspirait à transformer sa condition et celle de sa famille par le savoir. Il croit en la républicaine promise selon laquelle le mérite et l’effort peuvent ouvrir les voies d’un avenir meilleur. Par le chemin de l’école, Abdoulaye Ba a voulu vaincre le hasard de la naissance et le déterminisme social. Par l’école, cet enfant de la République voulait devenir un « transclasse », au sens de la philosophe Chantal Jacquet et du sociologue Marwan Mohammed : quelqu’un qui franchit les frontières invisibles assignées par l’origine sociale pour se réinventer dans un autre horizon. Sa trajectoire interrompue rappelle avec brutalité combien ces parcours restent fragiles et combien ils dépendent d’institutions justes et protectrices. Pour ma part, j’ai pu faire de grandes études grâce à l’université publique et à la bourse que je percevais, financée par le contribuable à travers les impôts. Sans cette bourse, je n’aurais peut-être pas eu une vie relativement douce ni pu m’élever intellectuellement.

Mais ce drame n’est pas unique au Sénégal. Dans le monde entier, des situations similaires témoignent de la fragilité des droits des étudiants et de la nécessité de défendre l’autonomie universitaire. En Colombie, des manifestations étudiantes en 2021 ont été réprimées avec violence, causant plusieurs morts et blessés sur des campus. Au Chili, la lutte pour l’égalité d’accès à l’éducation et pour des bourses décentes a mobilisé des centaines de milliers de jeunes pendant des années, a souligné que la précarité étudiante et le rôle de l’État dans sa protection sont des enjeux universels. Même dans les pays européens, où l’éducation est souvent gratuite, des mouvements de protestation étudiante surgissent dès que les conditions matérielles ou la liberté académique sont menacées. Partout, l’université est plus qu’un lieu d’enseignement : elle est un laboratoire de citoyenneté et un symbole de la démocratie. Lorsque ce sanctuaire est violé, c’est le contrat social tout entier qui est mis à l’épreuve.

La responsabilité des autorités publiques se trouve ici engagée. Protéger les étudiants, garantir leurs droits fondamentaux et assurer les conditions matérielles de leur réussite ne relèvent pas d’un geste de générosité, mais d’une obligation institutionnelle. En manquant à ces devoirs, le régime en place compromet non seulement la confiance de la jeunesse, mais également la crédibilité de l’État lui-même. Les engagements pris ici, notamment en matière de maintien et de revalorisation des bourses, ne sauraient être relégués au rang de promesses circonstancielles. Les dépenses consacrées aux bourses ne sont pas une charge superflue : elles constituent un investissement dans l’avenir collectif, dans la formation des médecins, des ingénieurs, des avocats, des sociologues et des hussards noirs de la République.

Écrire sur cette tragédie n’est ni un exercice polémique ni une entreprise partisane. C’est un devoir de mémoire et de lucidité. La mort d’un étudiant dans l’enceinte universitaire doit nous obliger collectivement à repenser nos priorités, à restaurer la confiance et à réaffirmer que l’université demeure un espace de savoir, de liberté et de protection.

Au fond, la question dépasse le cas d’Abdoulaye Ba. Elle nous renvoie à l’idée que nous nous faisons de la République, de la justice sociale et de la place que nous accordons à notre jeunesse. Une nation qui n’est pas capable de garantir à ses étudiants la sécurité et les conditions minimales de leur formation compromet son propre avenir. Honorer la mémoire d’Abdoulaye Ba, ce n’est pas seulement pleurer sa disparition : c’est s’engager à faire en sorte que plus jamais l’université ne devienne le théâtre d’une telle tragédie. C’est faire en sorte que l’institution, protectrice par essence, redevienne un lieu de vie, de savoir et d’espérance pour toutes les générations à venir, et que le Sénégal rejoigne les normes internationales de protection et de dignité pour ses étudiants.

Je ne peux clore ce texte sans relever le silence éloquent des pétitionnaires universitaires. Entre 2021 et 2024, ces phares de la pensée défendue étaient bec et ongles la démocratie, l’État de droit ainsi que les libertés publiques et académiques, à coup de tribunes. Depuis deux semaines après cette tragédie, ils n’ont pas écrit deux phrases pour condamner la violence exercée sur les étudiants. Les professeurs Abdoul Aziz Diouf, Mame Penda Ba, Sidy Apha Ndiaye, ce qui s’est passé à l’Université Cheikh Anta Diop le 9 février 2026 méritent une chronique pour analyser ce temps politique. En digne Sérère, Felwine Sarr vous accueillera dans son antre avec humanisme et altérité.

Post-scriptum : Au regard de la tragédie survenue à l’université de Dakar le 9 février, il apparaît clairement que la responsabilité de l’Etat et de ses représentants est engagée. Les événements dramatiques qui ont coûté la vie à un étudiant et provoqué de profondes blessures physiques et psychologiques auraient pu et dû être évités. Dans ce contexte, le ministre de l’Intérieur, Bamba Cissé, et le ministre de l’Enseignement supérieur, Daouda Ngom, portent une responsabilité morale et politique directe. Leur rôle dans la prévention des incidents, la sécurité du campus social et la protection des étudiants n’a pas été assuré, ce qui rend leur maintien au gouvernement non seulement incompréhensible, mais également scandaleux.

Comme le disait Albert Camus, « Un homme, ça s’empêche », rappelant à chacun de mesurer l’impact de ses actes ou de son inaction sur autrui. Or, il semble que cette maxime ait été ignorée par ces deux ministres. Leur inaction face aux signaux d’alerte, leur incapacité à garantir la sécurité des étudiants et la gestion défaillante de cette crise trahissent un manquement grave aux responsabilités que leur charge impose.

Face à une telle tragédie, la dignité et la morale exigeraient que Bamba Cissé et Daouda Ngom présentent leur démission, reconnaissant ainsi leur part de responsabilité. Leur maintien au gouvernement n’est pas seulement une faute politique : c’est un symbole inquiétant d’indifférence face à la vie.

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