Société, Culture

Les oubliés du système : ces aidants qui respectent nos fragilités debout (Par Marie Barboza MENDY

Il y a des fatigues qui ne se voient pas. Des nuits sans sommeil qui ne se racontent pas. Des vies mises entre parenthèses sans déclaration officielle. Et il y a surtout un paradoxe : ceux qui respectent les plus fragiles debout sont souvent les oubliés du système.

Ils n’ont pas de revenus stables. Pas de salaires. Pas de retraite. Beaucoup ont quitté leur travail pour s’occuper de leur père, de leur maman, de leur mari ou de leur épouse. Ils ont renoncé à une carrière, à une progression professionnelle, à une sécurité financière. Ils vivent dans une fragilité financière et existentielle.

On parle d’eux ponctuellement. Sur les célèbres parfois. Mais structurellement, ils restent invisibles.

Les aidantes : un engagement attendu
Avant de parler des hommes aidants — nouvelle figure dont on parle de plus en plus — il faut commencer par celles qui, depuis toujours, respectent la maison debout.
Dans nos sociétés, en Afrique comme en Europe, prendre soin d’un parent âgé, d’un enfant malade, d’un conjoint fragilisé a longtemps été considéré comme… naturel pour une femme.
Aïssatou, 38 ans, à Dakar, à son activité réduite pour accompagner sa mère diabétique. Elle organise les rendez-vous médicaux, gère les médicaments, adapte les repas. Sur lui dit : « C’est normal, c’est ta mère. »
En France, Claire, 45 ans, a suspendu sa carrière pour son fils en situation de handicap. Le coût est lourd : perte de revenus, diminution professionnelle, retraite fragilisée.
Pour beaucoup de femmes, aider n’est pas un choix libre. C’est un devoir implicite.
On ne leur demande pas si elles peuvent. On suppose qu’elles doivent.
Et lorsqu’elles quittent leur emploi, ce n’est pas un simple réglage : c’est une sortie du système.
Une vie rétrécie

Le poids n’est pas seulement physique. C’est mental. Penser aux ordonnances. Surveillez les symptômes. Anticiper les crises. Rassurer tout le monde. Mais il est aussi social.
Les aidants vivent autour d’une attraction unique : s’occuper de leur malade. Ils sont éloignés de tout — actualités, loisirs, débats, sociabilité ordinaire. Leur agenda suit le rythme d’un traitement, d’une glycémie, d’un compte rendu médical.

Beaucoup ne rencontrent des gens que dans les salles d’attente. Leur vie sociale se résume parfois à ces couloirs d’hôpital. Alors ils inventent des mécanismes pour trouver du lien : un groupe WhatsApp avec d’anciens collègues, une conversation régulière avec un pharmacien, une association de quartier. Des stratégies pour créer de l’humain dans un quotidien médicalisé.

Et pourtant, près de 60 % des aidants présentent des symptômes dépressifs. Pourquoi ?
Parce qu’ils cumulent la fatigue chronique, l’angoisse permanente, la culpabilité, la précarité financière et l’isolement. Parce qu’ils donnent sans interruption. Parce qu’ils ne se projettent plus.

Les hommes aidants : une évolution discrète

Près de 40 % des aidants sont aujourd’hui des hommes. Thomas, 40 ans, accompagne son père atteint d’Alzheimer : « Au début, je me sentais maladroit. » Marc, 50 ans, a pris un congé pour son épouse en traitement lourd : « Le plus difficile n’était pas de m’arrêter. C’était de l’annoncer au travail. »
Les femmes affrontent l’attente implicite. Les hommes affrontent parfois le soupçon d’inadéquation. Mais une fois engagées, la réalité est identique : mêmes nuits hachées, mêmes inquiétudes, même solitude.

Afrique – Europe : des inégalités de soutien

En Europe — en France, en Belgique, en Allemagne — il existe des maisons de retraite, des structures de convalescence, des dispositifs d’accompagnement, des aides financières.
Ces cadres ne résolvent pas tout. Mais ils proposent des relais. En Afrique, les aidants sont encore plus fatigués. Peu de structures spécialisées. Peu de centres de répit. La prise en charge repose presque exclusivement sur la famille.

L’aidant devient infirmier, logisticien, psychologue, gestionnaire. Sans formation. Sans filet. La solidarité familiale compense l’absence d’État social. Mais elle épuise ceux qui la portent. Le grand paradoxe
Ils assurent une mission essentielle : maintenir la dignité des plus fragiles. Mais ils ne sont ni salariés, ni protégés, ni pleinement reconnus.

Ils soulagent les hôpitaux. Mais mettre leur propre santé en danger. Ils remplacent parfois des professionnels. Mais n’ont ni retraite, ni sécurité économique, ni reconnaissance institutionnelle. Indispensables. Invisibles.

Rendre visible l’invisible

La question dépasse le genre. Pourquoi ceux qui prennent soin sont-ils si peu protégés ? Prendre soin n’est pas un rôle naturel attribué aux femmes. Ce n’est pas un acte exceptionnel lorsqu’il est accompli par un homme. C’est une responsabilité collective.
Il faut des soutiens financiers réels, des droits sociaux adaptés, des solutions de répit, une reconnaissance institutionnelle claire.

Conclusion

Une société moderne ne se mesure pas seulement à sa croissance économique.
Elle se mesure à la manière dont elle protège les plus fragiles — et ceux qui les protègent.
Le jour où l’on cessera de dire : « C’est normal, c’est une femme. » Ou : « C’est courageux, c’est un homme. » Et que l’on reconnaîtra pleinement leur rôle, leur travail, leur sacrifice — Ce jour-là, ils ne seront plus les oubliés du système. Ils seront simplement reconnus pour ce qu’ils sont : Humains.
Marie Barboza MENDY
Cordialement croisés d’une Franco-Sénégalaise
mendymarie.b@gmail.com
📞 78 291 83 25

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