Mboro face à l’étouffement foncier, le plaidoyer d’un territoire en quête d’équité

(SénéPlus) – Le débat sur le foncier à Mboro (commune dans le département de Tivaouane) n’est ni nouveau, ni conjoncturel. Il s’enracine dans une frustration territoriale née du découpage administratif du 21 février 2002. Érigée en commune la même année, Mboro s’est retrouvée avec une superficie estimée à 10,5 km², selon les données officielles citées dans le rapport émis à la suite d’un panel sur le foncier, tandis que la commune voisine de Darou Khoudoss s’étend sur près de 580 km².
Pour le président du Grand Mouvement Citoyen, M. Ndiaga Ndiaye, initiateur du panel, cette disparité constitue une « injustice territoriale » qu’il devient urgent de corriger. « Mboro se retrouve aujourd’hui confinée dans un espace exigu qui empêche tout étalement urbain et rend impossible l’édification d’infrastructures sociales de base », at-il déclaré en ouverture.
Selon lui, l’objectif n’est pas de « créer une situation de conflit », mais d’« ouvrir un espace de concertations pour mieux comprendre les enjeux, clarifier les rôles et travailler ensemble à des solutions durables ».
Une commune à l’étroit
Le maire de Mboro, Abdallah Tall, a dressé un constat sans détour : « Depuis le découpage administratif en 2002, la commune souffre d’un flou préjudiciable. Des quartiers entiers sont à cheval sur deux collectivités, ce qui implique une distorsion démocratique, complique la gouvernance locale et crée une insécurité juridique pour les populations. »
L’édile évoque un « ras-le-bol » populaire déjà formalisé dans le mémorandum de 2018 porté par la plateforme MBORO SOS. Le projet d’extension du périmètre communal, élaboré par ses préalables, visait à « corriger ces incohérences et adapter Mboro aux dynamiques urbaines et démographiques ».
Pour le maire, l’enjeu dépasse la simple question des frontières : « Il est urgent de clarifier les procédures de gestion foncière, de renforcer la transparence et de mettre en place des mécanismes efficaces de prévention et de règlement des conflits. »
Le journaliste et membre de MBORO SOS, Ayoba Faye, a évoqué « un paradoxe territorial manifesté » : une ville en pleine croissance démographique et économique, mais « étouffée par une surface administrative étriquée ».
Il dénonce « le manque de volonté politique » et « l’inertie administrative » qui freinent la mise en œuvre du projet d’extension soumis aux autorités sous l’ancien régime. Il plaide pour « des concertations inclusives », « la sensibilisation des populations » et « le traitement diligent du dossier de découpage administratif ».
Abondant dans le même sens, Moriké Cissokho, estime que « le projet d’extension n’est pas un luxe mais une nécessité vitale ». Selon lui, Mboro a besoin d’espace pour « désengorger les noyaux urbains, aménager de nouveaux quartiers et accueillir des infrastructures structurantes comme un marché moderne, un stade ou un centre hospitalier ».
Mais la réforme se heurte à des résistances : « Certains villages craignent de perdre une partie de leurs terres », at-il reconnu, appelant à « une large mobilisation populaire » pour corriger ce qu’il qualifie d’« injustice territoriale ».
Un cadre juridique existe, encore faut-il l’activer
Sur le plan légal, le juriste Me Souleymane Dia a rappelé que la modification des limites territoriales est encadrée par le Code général des collectivités territoriales (CGCT). Les articles 76 à 79 ouvrent la possibilité d’une révision à l’initiative du conseil municipal, du tiers des électeurs ou du représentant de l’État.
« Il existe un cadre juridique bien établi », a-t-il insisté, citant la Constitution, le CGCT et la loi d’orientation pour l’aménagement et le développement durable des territoires.
Face au « mutisme de l’administration », il propose la mise en place d’« une commission ad hoc » chargée d’accompagner les autorités et de préparer le décret d’extension. Il insiste surtout sur « l’importance de la pétition pour atteindre la signature d’un tiers des électeurs ».
L’ancien conseiller municipal Bacar Niang a, pour sa part, rappelé que « toute revendication doit impérativement s’appuyer sur les textes législatifs et réglementaires en vigueur », avertissant qu’« aucune extension ne pourrait être envisagée sans fondement juridique clair et documenté ».
Le foncier, une bombe sociale
Au-delà du découpage, les échanges ont mis en lumière la fragilité de la gouvernance foncière locale.
Pour Cheikh Tidiane Gaye, entrepreneur-juriste, « la problématique foncière de Mboro est un obstacle aux ambitions de développement économique et social ». Il appelle à « descendre l’information à la base » pour une meilleure appropriation citoyenne.
La juriste Binetou Diop a rappelé que la gestion du domaine national est une compétence transférée aux collectivités territoriales. Mais le foncier, souligne-t-elle, « est à cheval sur le droit coutumier, le droit religieux et le droit moderne ». Les conflits naissent souvent « des tiraillements entre droit formel et droit coutumier » et de « l’absence de droits d’usage clairs ».
Elle plaide pour « la sécurisation des droits des usagers », condition essentielle pour « réduire les conflits fonciers » et « protéger les couches vulnérables, notamment les femmes et les jeunes ».
L’expert foncier Issa Sow a, pour sa part, évoqué les « défauts d’application de la loi », la « double affectation des terres » et « l’absence de cadastre rural ». Il recommande « une mise en cohérence des textes » et « un rôle régulateur fort de l’État dans la clarification des limites territoriales ».
Même diagnostic chez Abdou Aziz Samb, pour qui « la transparence et la traçabilité sont des piliers essentiels pour une gouvernance foncière efficace et équitable ».
Entre soutien et réserves politiques
Présent aux débats, le député Ousmane Ciss a salué « un cadre d’échange structuré autour d’une charte locale ». Mais il a tempéré les attentes : « Un projet d’extension de la commune de Mboro n’est pas à l’ordre du jour », rappelant que les incohérences territoriales existant ailleurs au Sénégal.
Une position jugée contradictoire par le président du GMC : « Si le problème est constaté dans plusieurs localités du pays, son traitement doit être à l’ordre du jour », a rétorqué M. Ndiaga Ndiaye en clôture.
Le directeur général du MCA-Sénégal II, Omar Diop, fils de Mboro, a quant à lui promis d’« user de tous les moyens » pour appuyer ce plaidoyer en faveur d’un périmètre élargi, appelant à « fonder les décisions sur des démarches claires et documentées ».
Au terme des échanges, une conviction semble partagée : la question foncière à Mboro ne peut être laissée aux seules autorités locales. Les populations présentes ont insisté sur la nécessité d’une mobilisation citoyenne forte pour remettre le dossier sur la table des nouvelles autorités.
En clôture, l’adjoint au maire Lamine Diakhaté a résumé l’enjeu : « Ce redécoupage n’est pas une demande symbolique, mais une nécessité vitale pour permettre à Mboro de mettre en œuvre des projets structurants. »
Au-delà des kilomètres, c’est la capacité d’un territoire à se projeter dans l’avenir qui se joue. Entre revendication d’extension, réforme de la gouvernance foncière et appel à l’intercommunalité, le panel de Mboro a posé les bases d’un plaidoyer structuré.



