Société, Culture

Comment le patriarcat systémique paralyse les droits des femmes sénégalaises

Alors que le Premier ministre Ousmane Sonko défend un projet de loi durcissant les peines contre l’homosexualité, la militante féministe Suzanne Sy accuse le pouvoir de retarder les combats pour les droits des femmes et des enfants. Dans l’émission “Décrypter l’Afrique” diffusée ce jeudi 26 février, elle conteste la légitimité panafricaine et progressiste revendiquée par le gouvernement Pastef.

Le 24 février, le Premier ministre Ousmane Sonko a présenté devant l’Assemblée nationale un projet de loi portant les peines pour “actes contre nature” de 5 à 10 ans d’emprisonnement, avec des amendes allant de 2 à 100 millions de francs CFA. Une initiative qui intervient dans un contexte tendu, marquée par des arrestations et des appels à la délation.

Pour Suzanne Sy, militante féministe et coordinatrice de la campagne “Luy Jot Jotna” pour la réforme du code de la famille, cette promptitude législative contraste cruellement avec l’inaction sur d’autres dossiers. “Je ne suis pas surprise. Par contre, j’ai été étonnée de voir que le gouvernement savait prendre des mesures rapidement, savait modifier des lois, toucher à des codes tels que le code pénal”, a-t-elle déclaré au micro de Théophile Kouamouo dans l’émission “Décrypter l’Afrique”.

La militante, également animatrice du Substack “Le Substack de Suzanne”, rencontrée directement en cause la crédibilité progressiste du pouvoir : “Il ne suffit pas de se dire gouvernement de gauche ou gouvernement panafricain de gauche pour être un gouvernement panafricain de gauche. Pour moi, pour être un gouvernement panafricain de gauche, il faut poser des actes forts que la gauche pose, notamment concernant les minorités.”

Suzanne Sy rappelle que dès son arrivée au pouvoir, le gouvernement a supprimé le ministère de la Femme pour le remplacer par le ministère de la Famille et des Solidarités. “Ce qui ramène la femme à son rôle de mère qui reste dans ce cadre familial alors que ce n’est pas du tout le cas”, at-elle regretté.

Elle cite également les propositions du Premier ministre Ousmane Sonko à l’Assemblée nationale sur la question des femmes : “Quand le premier ministre va à l’Assemblée nationale, qu’on l’interroge sur la question des femmes et qu’il répond que les femmes sont nos mères, que les femmes sont nos épouses et cetera, les féministes ont raison de se poser des questions justement sur la place qu’on représente dans les politiques publiques du gouvernement.”

Malgré les engagements du président Bassirou Diomaye Faye lors de la campagne électorale, notamment la réforme du code de la famille et l’allocation d’un budget pour la prévention des violences basée sur le genre, aucune action concrète n’a été entreprise. “Le président de la République a effectivement parlé de féminicide lors de son discours à la nation du 31 décembre. Ce qu’on magnifie, on le remercie pour ça. Cependant, pas d’action, pas de mesure”, a-t-elle souligné.

Les mouvements féministes, qui ont travaillé depuis des années sur des mémorandums détaillant les dysfonctionnements des différents codes concernant les femmes et les enfants, ont autorisé de déposer une lettre au président au mois de mars. “Nous espérons avoir en tout cas une réaction de leur part au mois de mars, qu’ils accepteront de s’asseoir avec nous”, a indiqué Suzanne Sy.

Un code de la famille figé depuis 1972

La militante dénonce la stagnation des réformes juridiques. Le code de la famille sénégalais, adopté en 1972 et réformé une seule fois en 1999, n’a connu aucune évolution depuis, malgré les nombreuses revendications féministes. Parmi les inégalités persistantes : l’âge du mariage fixé à 16 ans pour les filles contre 18 ans pour les garçons, l’interdiction de la recherche de paternité, ou encore la nécessité d’une autorisation maritale pour voyager avec ses enfants.

“Il ya même des femmes qui se sont retrouvées bloquées au Sénégal puisque le mari a refusé de signer l’autorisation de sortie du territoire”, at-elle témoigné dans “Décrypter l’Afrique”.

Au cœur des revendications féministes figure la reconnaissance juridique des féminicides dans le code pénal. “Reconnaître juridiquement les féminicides, ça va permettre de prévenir et de sanctionner”, a expliqué Suzanne Sy. Elle rappelle que le code pénal sénégalais reconnaît déjà le parricide et l’infanticide : “Ce qu’on nous demande, ce n’est pas quelque chose d’impossible, c’est quelque chose de faisable. L’Italie l’a fait en novembre 2025.”

Cette reconnaissance permet d’introduire automatiquement des circonstances aggravantes et d’éviter que les meurtres de femmes soient requalifiés en crimes passionnels avec des peines alléguées. “Les féminicides ne tombent pas du ciel. Ça commence par des insultes, ça commence par des coups au vu et au su de tout le monde pour finir justement à un féminicide”, at-elle analysée.

Interrogée sur les dynamiques sociales au Sénégal, Suzanne Sy identifie le patriarcat comme structure fondamentale : “On vit dans une société qui est patriarcale, très patriarcale. Donc nos réactions, les lois, notre manière de vivre justement est régie par ce patriarcat là, qui place des catégories au-dessus d’autres catégories.”

La militante, membre de l’organisation panafricaine Frapp et de la plateforme anti-xénophobie Naolé, appelle à une déconstruction venant de l’intérieur : “Le peuple sénégalais est souverain et s’il ya une déconstruction qui doit se faire sur certains sujets, ça doit venir de nous aussi de l’intérieur.”

Face à la montée du nationalisme incarné notamment par le député Taïrou Sarr, qui accuse les étrangers Guinéens des problèmes du pays, Suzanne Sy dénonce “une stratégie médiocre pour allumer des contre-feux”. “Quand l’économie va mal, quand les services publics sont faibles, quand la violence augmente, il faut trouver des coupables”, at-elle conclu.

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