On sait enfin comment Jeffrey Epstein a voulu étendre son réseau africain

Au-delà de ses relations dans le monde occidental, le financier américain Jeffrey Epstein a cherché à étendre son réseau en Afrique, notamment au Sénégal et en Côte d’Ivoire, selon des archives judiciaires américaines récemment déclassifiées. Ces documents révèlent une proximité notable entre Epstein et plusieurs personnalités politiques influentes de la région.
Parmi eux, Karim Wade, fils de l’ancien président sénégalais Abdoulaye Wade (2000-2012), et Nina Keita, nièce du président ivoirien Alassane Ouattara, apparaissent comme des interlocuteurs réguliers du financier. Les échanges examinés par l’AFP comprennent des courriels, des rencontres et des discussions sur des projets d’investissement et des prêts, attestant d’une relation professionnelle soutenue.
La première rencontre entre Jeffrey Epstein et Karim Wade a eu lieu à Paris le 15 novembre 2010, organisée par l’homme d’affaires émirati Sultan Ahmed bin Sulayem, alors directeur de la société portuaire Dubaï DP World. Le flux semble être passé rapidement, comme en témoignent les échanges cordiaux de mails entre Epstein et Karim Wade, qui évoquent notamment des séjours sur des îles paradisiaques et des projets communs.
Les documents consultés ne montrent aucun lien direct avec les crimes sexuels d’Epstein, mais mettent en évidence de nombreuses discussions sur des cas dans divers secteurs. A l’époque, Karim Wade a occupé plusieurs postes ministériels sous le gouvernement de son père, notamment en matière de coopération internationale, d’infrastructures, de transport aérien et d’énergie, ce qui lui a valu le surnom de « ministre du Ciel et de la Terre ».
Jeffrey Epstein considérait Karim Wade comme « l’un des acteurs les plus importants » du continent africain et l’a mis en relation avec des personnalités internationales telles qu’Ehud Barak, alors ministre israélien de la Défense, et l’homme d’affaires chinois Desmond Shum. Ce dernier a été présenté à Karim Wade à Pékin en mai 2011 pour évoquer des sujets liés à la banque offshore.
Le même mois, Karim Wade prévoit pour Epstein une tournée africaine incluant le Sénégal, le Mali et le Gabon, témoignant d’une collaboration active entre les deux hommes. Les liens entre Epstein et Karim Wade se sont renforcés après 2012, lorsque le fils de l’ancien président sénégalais a perdu son influence politique avec le départ de son père du pouvoir.
À l’automne 2012, Jeffrey Epstein avait invité Karim Wade et sa famille à séjourner dans sa résidence de Palm Beach, en Floride, alors que ce dernier était dans le collimateur des autorités sénégalaises pour ses avoirs. Dans ces échanges, Epstein lui a apporté conseils et soutien moral, tandis que Karim Wade lui a exprimé sa gratitude.
Après l’arrestation de Karim Wade en 2013 et sa condamnation en 2015 à six ans de prison pour « enrichissement illicite », plusieurs documents suggèrent une implication financière d’Epstein en sa faveur. Deux factures d’honoraires de 500 000 dollars chacune, adressées à une société Epstein par l’avocat de Karim Wade, Me Mohamed Seydou Diagne, figurent dans ces archives. D’autres documents indiquent qu’Epstein a payé au moins 50 000 dollars d’honoraires liés à une société de lobbying américaine responsable de la libération de Karim Wade.
Durant l’incarcération de Karim Wade, Epstein s’est entretenu régulièrement avec Robert Crowe, associé du cabinet de lobbying Nelson Mullins, qui l’a tenu informé des efforts en cours. En juin 2016, des courriers électroniques évoquaient la possibilité d’une grâce présidentielle de Karim Wade par le chef de l’État sénégalais de l’époque, Macky Sall. Karim Wade est sorti de prison le 24 juin 2016 et s’est exilé au Qatar, ce qu’il attribue aux efforts déployés pour sa libération, selon les échanges consultés.
Parallèlement, Nina Keita jouait un rôle d’intermédiaire régulier entre Jeffrey Epstein et Karim Wade. Elle a également contribué à connecter Epstein avec son oncle, le président ivoirien Alassane Ouattara, et son entourage. Lors d’un échange en janvier 2012, elle avait décrit Karim Wade comme « quelqu’un de très intéressant » et souligné l’accueil positif réservé à Epstein lors de sa visite à Abidjan.
Certaines communications révèlent cependant des aspects controversés : Epstein aurait demandé à Nina Keita des photos et les coordonnées d’une jeune femme, qu’elle lui aurait transmises, avant de rencontrer cette personne à Paris en août 2011. Le nom de Nina Keita figure également dans le testament d’Epstein daté de février 2019, parmi les personnes dont il souhaitait l’effacement des dettes.
Contactées par l’AFP, Nina Keita, aujourd’hui directrice générale adjointe de la Société de gestion des stocks pétroliers de Côte d’Ivoire (Gestoci), et la présidence ivoirienne n’ont pas souhaité faire de commentaire. Karim Wade n’a pas répondu aux sollicitations de son entourage. Les documents mentionnés ne préjugent pas de la commission d’un quelconque acte répréhensible.



