Politique

Comment l’Inde a supplanté le Pakistan dans le jeu d’influence régional

Une rupture spectaculaire entre « frères jumeaux »

Les tensions entre Islamabad et Kaboul ont atteint un point de rupture. Dans une déclaration incendiaire, le ministre pakistanais de la Défense, Khawaja Asif, a accusé les talibans de transformer l’Afghanistan en une « colonie de l’Inde » et d’agir comme son « mandataire » pour « exporter le terrorisme ». Ces accusations, formulées en pleine escalade militaire marquée par des frappes aériennes pakistanaises sur le territoire afghan, signent un renversement spectaculaire des alliances dans la région.

Autrefois considérés comme les principaux sponsors du mouvement taliban, les dirigeants pakistanais voient désormais leurs relations avec Kaboul se désintégrer. Les différends autour de la gestion de groupes armés comme le Tehrik-e-Taliban Pakistan (TTP) et les déportations massives de réfugiés afghans ont creusé un fossé que New Delhi semble exploiter avec une redoutable efficacité.

Le pragmatisme indien face au nouveau Kaboul

Loin d’être soudaine, l’influence indienne en Afghanistan est le résultat d’un pivot stratégique soigneusement réfléchi. Après avoir dans un premier temps fermé son ambassade et refusé toute reconnaissance au régime taliban en 2021, l’Inde a opéré un revirement à 180 degrés. Dès 2022, profitant de la dégradation des liens entre le Pakistan et les talibans, New Delhi rouvre sa mission diplomatique à Kaboul avec une « équipe technique ».

Ce rapprochement s’accélère : les talibans sont autorisés à gérer les consulats afghans en Inde, et les rencontres à haut niveau se multiplient. Le ministre taliban des Affaires étrangères, Amir Khan Muttaqi, a notamment rencontré des responsables indiens, soulignant que Kaboul « a toujours recherché de bonnes relations avec l’Inde ». Cette offensive diplomatique s’est doublée d’un soutien humanitaire conséquent, notamment l’envoi de nourriture, de médicaments et le financement de projets de santé, notamment après le séisme de novembre 2023.

« L’ennemi de mon ennemi » : une logique de la realpolitik

Pour les analystes, la stratégie indienne relève du pur pragmatisme. “New Delhi ne veut pas ignorer cette relation pour des raisons idéologiques ni créer un espace stratégique pour ses principaux rivaux, le Pakistan et la Chine”, explique Praveen Donthi de l’International Crisis Group. L’Inde cherche avant tout à protéger ses intérêts et ses investissements colossaux, de plus de 3 milliards de dollars, réalisés entre 2001 et 2021 sous les gouvernements d’Hamid Karzai et d’Ashraf Ghani.

Ces investissements dans des infrastructures clés – telles que le barrage de Salma, l’autoroute Zaranj-Delaram et le bâtiment du Parlement afghan – ont suscité une sympathie durable. Raghav Sharma, directeur du Centre d’études sur l’Afghanistan à l’OP Jindal Global University, ajoute que cet engagement est motivé par une « convergence stratégique » : « L’Inde veut s’assurer que le Pakistan et la Chine n’ont pas carte blanche ».

Dans ce contexte, la logique de « l’ennemi de mon ennemi » fait office de ciment entre Kaboul et New Delhi. Tandis qu’Islamabad accuse la situation, l’Inde condamne fermement les frappes pakistanaises en Afghanistan, renforçant ainsi sa position de partenaire fiable aux yeux des talibans. Ces derniers, soucieux de leur souveraineté et refusant de se plier aux exigences pakistanaises, apprécient l’approche indienne, basée sur l’aide et la non-ingérence.

Un nouvel équilibre des pouvoirs

Le réalignement en cours redessine la carte géopolitique de l’Asie du Sud. L’Inde, malgré de profondes différences idéologiques avec le régime islamiste, a réussi à se positionner comme un acteur clé à Kaboul. En capitalisant sur les erreurs et l’isolement croissant du Pakistan, New Delhi avance ses pions dans ce nouveau « Grand Jeu », démontrant que dans les relations internationales, les intérêts stratégiques prennent souvent le pas sur l’idéologie.

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