Société, Culture

Au Mali, le gouffre financier des mercenaires russes

(SenePlus) – Neuf cents millions de dollars en quatre ans : c’est la facture que le Mali a payée pour ses alliés militaires russes, révèle une enquête de Jeune Afrique. Un investissement qui représente plus d’une année entière de budget de défense pour des résultats qui tardent à convaincre.

Pour comprendre l’ampleur de cette hémorragie financière, il faut la remplacer dans le contexte économique malien. Le budget annuel de défense du pays s’élève à environ 810 millions d’euros. En d’autres termes, dans l’espace de quatre ans seulement, Bamako a dépensé pour ses mercenaires russes l’équivalent de plus d’une année complète de son budget militaire national.

L’enquête de Matteo Maillard, publiée le 23 février dans Jeune Afrique, dévoile la mécanique financière de cette alliance. Chaque soldat russe déployé coûte 10 000 dollars mensuels au Trésor malien, soit 120 000 dollars par an et par homme. À titre de comparaison, un soldat malien perçoit en moyenne entre 150 et 300 dollars mensuels. Le ratio est édifiant : un mercenaire russe coûte entre 33 et 66 fois plus cher qu’un soldat national.

Cette tarification permet à Moscou de transformer son influence géopolitique en rente financière de manière considérable. Avec 2 500 hommes déployés actuellement, Africa Corps génère un chiffre d’affaires mensuel de 25 millions de dollars rien qu’au Mali, soit 300 millions annuels. Un business model lucratif qui explique la volonté russe d’étendre ce dispositif à d’autres pays africains.

Mais la véritable innovation du système réside dans sa structure de paiement. Jeune Afrique révèle l’existence d’un réseau informel de type “hawala” orchestré par le ministre de la Défense Sadio Camara, transitant entre Bamako, Dubaï et Moscou. Ce circuit parallèle permet de contourner les sanctions internationales et d’échapper à tout contrôle démocratique sur l’utilisation des fonds publics.

L’escalade des effectifs témoigne d’une dynamique inquiétante. De 1 000 mercenaires fin 2021, le contingent est passé à 2 500 en 2023, et devrait atteindre 3 500 dans les mois à venir selon l’article. Cette augmentation progressive révèle l’incapacité des forces maliennes à se substituer aux Russes, malgré les années de collaboration et les formations reçues.

Chaque « surge » (terme désignant ces augmentations d’effectifs) constitue en réalité l’aveu d’un échec stratégique. Si les forces armées maliennes, pourtant formées et équipées pendant des décennies par la France puis par les Russes, avaient gagné en autonomie opérationnelle, pourquoi devrait-il renforcer constamment le contingent étranger ?

Cette dépendance croissante transforme le Mali en État sous perfusion sécuritaire permanente, incapable de maîtriser son propre territoire sans le soutien coûteux de mercenaires étrangers. Un schéma qui rappelle celui de certains États faillis du Moyen-Orient où la souveraineté nationale est devenue une fiction derrière laquelle opèrent des puissances étrangères.

Le paradoxe d’une facture qui explose pendant que la menace progresse

Le timing de ces révélations est particulièrement révélateur. Jeune Afrique rapporte qu’en novembre 2025, alors qu’Africa Corps venait d’inaugurer une chapelle orthodoxe dans sa base de Bamako, les jihadistes du Jnim cernaient la capitale, coupant les routes et incendiant les convois. La nouvelle structure russe à mis “plusieurs jours” avant d’intervenir.

Les cartes de contrôle territorial au Mali montrent que les groupes armés affiliés à Al-Qaïda et à l’État islamique n’ont jamais été aussi proches du cœur du pays.

La transition de Wagner à Africa Corps illustre par ailleurs les limites d’une dépendance totale envers un acteur étranger. Lorsque Moscou a décidé de démanteler l’empire de Prigojine après sa tentative de rébellion, Bamako n’a eu d’autre choix que d’accepter le remplaçant imposé par le Kremlin. Cette absence de marge de manœuvre démontre que le client n’est pas roi dans cette relation asymétrique.

Au-delà des montants, c’est l’opacité du système financier qui interpelle. Le réseau de paiement mis en place par le ministre Sadio Camara et deux officiers de l’armée de l’air opère dans une zone grise juridique et financière. Aucun parlement, aucune institution de contrôle budgétaire ne peut auditer ces flux.

Cette opacité favorise tous les dérapages : surfacturation, commissions occultes, enrichissement personnel. Dans un pays classé parmi les plus corrompus au monde par Transparency International, l’absence de traçabilité sur près d’un milliard de dollars constitue un terreau idéal pour les détournements massifs.

Le hawala, système traditionnel de transfert d’argent reposant sur la confiance et échappant aux circuits bancaires, est détourné ici de sa fonction première pour servir les intérêts d’une junte militaire et d’une puissance étrangère.

L’expansion régionale d’un modèle économiquement insoutenable

L’enquête de Jeune Afrique révèle qu’Africa Corps étend désormais sa présence à sept pays africains. La tentative de pénétration au Togo en janvier 2026, avec la visite discrète d’un haut responsable russe au président Gnassingbé, montre l’ambition de Moscou de multiplier ce modèle économique lucratif.

Le renforcement prévu du contingent au Mali intervient d’ailleurs dans un contexte où le paie peine à payer ses fonctionnaires, à financer ses services publics de base et à honorer ses engagements internationaux.

Au final, ces 900 millions de dollars racontent l’histoire d’une souveraineté hypothéquée. Le Mali a remplacé une forme de dépendance par une autre, échangeant la tutelle française contre la tutelle russe, avec une facture infiniment plus lourde et des résultats tout aussi décevants.

Comme le conclut Matteo Maillard dans son enquête pour Jeune Afrique, la question demeure : ce gouffre financier permettra-t-il enfin de vaincre la menace jihadiste ? Quatre ans et 900 millions de dollars plus tard, la réponse semble de plus en plus négatif.

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