Société, Culture

Qui contrôle l’internet africain de demain ?

(SénéPlus) – Le paradoxe saute aux yeux. Pendant que les opérateurs télécoms africains et européens ont passé des décennies à déployer des millions de kilomètres de câbles, à ériger des milliers d’antennes, à ancienne des armées de techniciens, voilà qu’un milliardaire américain débarque avec une flotte de satellites et promet de connecter le continent sans toucher le sol. L’enquête de Maher Hajbi publiée le 26 février dans Jeune Afrique documente l’entrée en guerre d’Orange contre Starlink avec le lancement d’Orange Sat. Mais elle révèle surtout une question bien plus vertigineuse : l’Afrique est-elle en train de perdre la bataille de sa souveraineté numérique avant même de l’avoir livré ?

Starlink, filiale de SpaceX d’Elon Musk, est désormais autorisée dans 25 pays africains, note Jeune Afrique. Cette progression fulgurante cache une réalité brutale : les gouvernements africains sont séduits par une promesse irrésistible. Connecter les zones rurales sans investir des milliards dans des infrastructures terrestres, sans négocier des droits de passage, sans gérer la maintenance d’équipements dispersés sur des milliers de kilomètres.

C’est tentant. Trop tentant peut-être. Car cette facilité apparente masque une dépendance structurelle profonde. Contrairement à un réseau de fibre optique ou d’antennes 4G qui appartient au pays et peut être nationalisé en cas de crise, les satellites de Starlink restent la propriété exclusive d’une entreprise américaine privée. Ils peuvent être désactivés sur décision unilatérale, comme l’a démontré l’épisode ukrainien où Elon Musk a arbitré quelles zones du pays pouvaient ou non utiliser son service.

Pour Orange, cette réalité géopolitique constitue paradoxalement un argument de vente. “Nous investissons localement, nous payons des impôts localement, nous contribuons aux économies nationales”, martèle Christel Heydemann, sa directrice générale, citée par le magazine panafricain. Une manière de rappeler que derrière chaque antenne Orange, il y a des emplois, des taxes, des fournisseurs locaux.

Mais au-delà de l’argument fiscal, c’est toute une chaîne de valeur qui risque de s’évaporer. Les opérateurs historiques ne se contentent pas de vendre de la connectivité. Ils forment des ingénieurs télécoms, créent des centres de données, développent des compétences en cybersécurité, négocient des accords d’interconnexion, alimentent un écosystème de sous-traitants spécialisés.

La désindustrialisation invisible du numérique

Que devient tout cela si le modèle satellite l’emporte ? La question posée par Mandiaye Diallo, consultant cité dans l’enquête, frappe par sa lucidité : “Une question essentielle se pose quant à l’avenir des opérateurs télécoms dans ce nouveau déséquilibre du marché, le risque de destruction d’emplois locaux et la contribution fiscale réelle des acteurs satellites à l’économie nationale”.

L’histoire économique africaine regorge d’exemples où la facilité technologique importée a été tuée dans l’œuf des industries naissantes. Les téléphones mobiles ont court-circuité le développement de réseaux fixes, privé le continent d’une infrastructure filaire robuste. Les importations massives de riz asiatique ont détruit les filières locales. L’aide alimentaire a parfois ruiné les agricultures vivrières.

Le risque est là : que la connectivité satellite devienne une nouvelle forme de dépendance technologique, où l’Afrique consomme mais ne produit ni n’innove. Surtout dans un contexte où le numérique devient le système nerveux central de toute économie moderne.

L’article de Jeune Afrique note que les conditions d’autorisation de Starlink au Sénégal n’ont jamais été rendues publiques. Cette opacité n’est pas anodine. Elle illustre un rapport de force où les États africains négociants individuellement font face à des géants mondiaux rompus à l’art du lobbying et disposant de ressources incomparables.

Les syndicats sénégalais des opérateurs télécoms dénoncent un “déséquilibre réglementaire et financier”, rapporte l’enquête. Mais leur cri d’alarme révèle une impuissance plus profonde. Comment un pays de 17 millions d’habitants peut-il imposer ses conditions à une entreprise valorisée à plus de 100 milliards de dollars et soutenue par le gouvernement américain ?

Pendant qu’Orange doit obtenir des licences pays par pays, construire des réseaux conformes aux normes locales, employeur du personnel sous contrats locaux, payeur des taxes multiples, Starlink exploite “depuis le ciel” avec une infrastructure globale qui échappe largement aux réglementations nationales.

Le juriste Sébastien Legrand Mbala, cité dans l’article, appelle à “l’harmonisation fiscale pour protéger les recettes et maintenir un terrain de jeu équitable”. Mais cette harmonisation suppose une coordination entre États africains que soixante ans d’indépendance n’ont jamais permis d’atteindre sur aucun sujet majeur.

La bataille tarifaire masque l’essentiel

En Côte d’Ivoire, Orange Sat affiche 210 000 FCFA tout compris contre 146 000 FCFA pour Starlink au Sénégal, note Jeune Afrique. Cette comparaison brute masque des réalités bien plus complexes.

D’abord, elle compare des marchés différents avec des conditions d’exploitation différentes. Ensuite, elle occulte la question cruciale de la qualité de service, de la latence, de la stabilité de connexion. Mais surtout, elle évacue totalement la dimension stratégique : préfère-t-on payer 30% plus cher pour un service local qui crée des emplois et paie des impôts, ou 30% moins cher pour un service importé quit un milliardaire californien ?

Cette question, aucun gouvernement africain ne semble la poser frontalement à ses citoyens. Pourtant, elle déterminera l’architecture numérique du continent pour les décennies à venir.

L’enquête de Jeune Afrique cite Antony Virgil Adopo, spécialiste du numérique : “Orange capitalise sur ses atouts, notamment une présence historique, une connaissance fine des marchés locaux et un réseau de distribution solidement exercé sur le continent”.

Ces atouts sont réels mais peuvent-être insuffisants face à l’avance technologique de Starlink et ses 6 750 satellites en orbite. Mandiaye Diallo, également cité, est lucide : “Si l’on reste strictement sur l’internet par satellite, Orange aura probablement des difficultés sur ce segment”.

Le salut d’Orange réside peut-être dans l’hybridation plutôt que dans la confrontation pure. L’article précise que le déploiement d’Orange Sat “ne remet pas en cause la stratégie d’investissement dans la fibre”. Cette approche combinant satellite pour les zones isolées et fibre/4G pour les zones denses pourrait constituer un modèle plus résilient et souverain.

Mais pour que ce modèle l’emporte, il faudra que les gouvernements africains fassent des choix politiques courageux : imposer de vraies obligations fiscales et sociales aux acteurs satellites, sanctuariser certains segments pour les opérateurs locaux, investir massivement dans la formation de compétences numériques locales.

Vers une colonisation numérique ?

L’entrée en scène d’Amazon LEO au Nigeria, mentionnée dans l’article, transforme le duel en mêlée générale. Avec d’autres constellations chinoises ou indiennes à venir, l’Afrique risque de devenir un champ de bataille entre géants technologiques, chacun cherchant à capter le maximum de parts de marché.

Dans cette configuration, les opérateurs historiques comme Orange ressemblent aux taxis face à Uber : des acteurs chargés de réglementation et de coûts fixes affrontant des perturbateurs bénéficiant d’avantages structurels et réglementaires.

“Orange ne peut pas se permettre de laisser un autre acteur capter la relation commerciale sur un segment aussi stratégique, qui préfigure clairement l’architecture des réseaux de demain”, analyse Mandiaye Diallo cité par JA. Le constat est juste, mais la capacité à l’empêcher reste incertaine.

Le chiffre d’affaires africains d’Orange atteint 8,4 milliards d’euros en 2025, note l’enquête. C’est colossal. Mais combien de temps ce modèle peut-il résister si les satellites américains et chinois captent progressivement tous les nouveaux clients, notamment les plus solvables des zones périurbaines ?

Le risque est là : que l’Afrique, après avoir raté la révolution industrielle, rate aussi la révolution numérique en position de simple consommateur. Que ses données transitent par des satellites étrangers, que ses paiements mobiles dépendent d’infrastructures externes, que ses futurs véhicules autonomes ou objets connectés communiquent via des réseaux qu’elle ne contrôle pas.

Yasser Shaker, dirigeant d’Orange Afrique, la formule diplomatiquement dans l’article : “Nous souhaitons bénéficier des mêmes règles du jeu que les autres acteurs du marché, afin d’assurer une concurrence équitable”. Mais cette “concurrence équitable” est-elle seulement possible dans un monde où les règles sont écrites par ceux qui ont déjà gagné ?

La bataille du ciel africain ne fait que commencer. Mais contrairement aux guerres du passé pour les matières premières, celle-ci se joue dans une relative indifférence des opinions publiques. Pourtant, ses conséquences détermineront la place du continent dans l’économie numérique mondiale pour les cinquante années.

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