L’Iran ferme Ormuz et étrangle le pétrole mondial

(SenePlus) – En représailles aux frappes du 28 février, Téhéran a fermé le détroit d’Ormuz, passage obligé d’un cinquième du pétrole planétaire. Une escalade qui transforme un conflit régional en menace globale et révèle la fragilité d’un système énergétique mondial bâti sur des fondations géopolitiques instables.
Samedi 28 février au soir, quelques heures après les bombardements américains et israéliens, les Gardiens de la Révolution ont actionné l’arme ultime dont dispose l’Iran : la fermeture du détroit d’Ormuz. Selon la force navale de l’Union européenne, les navires ont été prévenus par message radio que le passage “n’était pas autorisé”, rapporte Adrien Pécout dans Le Monde du 28 février.
Pour comprendre l’ampleur de cette décision, il faut saisir ce qu’est réellement le détroit d’Ormuz dans l’architecture énergétique mondiale. Large d’à peine cinquante kilomètres, ce passage maritime entre l’Iran et Oman constitue l’unique voie de sortie pour le pétrole et le gaz produits dans le Golfe Persique. Une impasse géographique dont dépendent des centaines de millions de personnes à travers la planète.
L’Arabie Saoudite, les Émirats, le Koweït, l’Irak, le Qatar… tous ces producteurs majeurs n’ont d’autre option que de faire transiter leurs hydrocarbures par ce goulet d’étranglement pour atteindre leurs clients. Principalement asiatiques : la Chine, première économie manufacturière mondiale, l’Inde en pleine croissance, le Japon et la Corée du Sud, puissances industrielles dépourvues de ressources propres.
Cette concentration géographique constitue une anomalie dangereuse de la mondialisation. Imaginez qu’un cinquième du commerce mondial de blé dépende d’un seul pont, qu’un cinquième de l’électricité planétaire transite par un unique transformateur, qu’un cinquième de l’eau potable coule dans une seule canalisation. L’absurdité sauterait aux yeux. Pourtant, c’est exactement la situation du pétrole et du gaz via Ormuz.
Un précédent qui n’a jamais tenu
L’Iran a déjà brandi cette menace à maintes reprises sans jamais la concrétiser durablement. En juin 2025, lors de ce que Le Monde appelle « la guerre des douze jours » avec Israël, le détroit était finalement resté ouvert. Dans les années 1980, pendant l’interminable conflit Iran-Irak qui fit près d’un million de morts, malgré des dizaines de navires coulés, le passage n’avait jamais été totalement fermé.
Cette constante historique repose sur un calcul rationnel que résume Homayoun Falakshahi, analyste du cabinet Kpler cité dans l’article : fermer Ormuz “ne présenterait aucun avantage pour l’Iran, ni sur le plan économique ni sur le plan géopolitique”.
Car l’Iran lui-même dépend de ce passage pour exportateur son propre pétrole, source essentielle de devises pour un régime déjà étranglé par des sanctions multiples. Bloquer Ormuz, c’est se tirer une balle dans le pied tout en espérant bénir ses adversaires. Un pari perdant sur la durée.
Mais à court terme, dans le feu d’une escalade militaire où Donald Trump menace d'”anéantir” la marine iranienne selon Le Monde, la rationalité économique peut céder face à l’impératif politique de montrer sa force.
Face à cette menace, les solutions de rechange sont dérisoires. L’Arabie Saoudite et les Émirats disposent d’oléoducs terrestres contournant le détroit. Mais leur capacité combinée atteint 6,5 millions de barils par jour selon les chiffres de 2023 de l’Agence internationale de l’énergie cités dans l’article. Loin, très loin des volumes habituels.
Cette insuffisance structurelle signifie qu’en cas de fermeture prolongée, les deux niveaux de l’approvisionnement disparaissent sans solution immédiate. Les raffineries asiatiques tournent au ralenti par faute de brut, les usines chinoises s’arrêtent, les centrales électriques japonaises manquent de combustible. En cascade, c’est toute la chaîne de production mondiale qui se grippe.
Les stocks stratégiques des pays importateurs peuvent amortir le choc pendant quelques semaines. Mais au-delà, la pénurie devient réalité, les fichiers d’attente se forment aux stations-service, les industries énergétivores diminuent leur activité, le chômage technique se généralise.
Le spectre d’un choc pétrolier dévastateur
Les analystes d’Oxford Economics cités par Le Monde projettent un doublement du prix du baril en cas de fermeture d’une semaine, passant de 73 dollars le 27 février à environ 140 dollars. Un chiffre qui apparaît abstrait mais dont les conséquences seraient dévastatrices.
Chaque hausse de 10 dollars du baril rogne environ 0,2% de croissance mondiale et ajoute 0,5% d’inflation. Un doublement du prix représente donc un choc de 3% à 4% d’inflation supplémentaire à court terme, anéantissant des années d’efforts des banques centrales pour maîtriser la hausse des prix.
Pour les ménages, cela se traduirait par une flambée immédiate du prix de l’essence, du diesel, du fioul de chauffage. Mais aussi, par ricochet, des prix alimentaires puisque l’agriculture moderne dépend massivement des hydrocarbures pour les engrais, les pesticides, le transport. Les plus pauvres, qui consacrent déjà une part disproportionnée de leurs revenus à l’énergie et à l’alimentation, seraient écrasés.
Le pétrole n’est pas seul concerné. Selon le Groupe international des importateurs de GNL cité par le quotidien français, le Qatar et les Émirats ont exporté 84 millions de tonnes de gaz naturel liquéfié en 2024, soit environ une cinquième de l’offre mondiale. Tout cela transite également par Ormuz.
Cette double vulnérabilité pétrole-gaz décuple les risques. L’Europe, qui a basculé massivement vers le GNL qatarien après la rupture avec le gaz russe en 2022, verrait une partie cruciale de ses approvisionnements alternatifs coupés. Les prix du gaz s’envolaient à nouveau, ravivant les cauchemars de l’hiver 2022 où certains pays redoutaient des coupures d’électricité.
Le Japon et la Corée du Sud, qui ont fermé l’essentiel de leurs centrales nucléaires et dépendent massivement du GNL importé pour leur électricité, se retrouveraient dans une situation critique. Réactiver rapidement des centrales à charbon ? Rationner l’électricité ? Relancer les réacteurs nucléaires arrêtés ? Aucune option n’est simple ni rapide.
Cette crise trouve sa source dans les bombardements du 28 février mais surtout dans la rhétorique trumpienne. Vouloir “réduire à néant” les missiles iraniens et “anéantir” sa marine, comme l’a déclaré le président américain selon Le Monde, ce n’est pas de la diplomatie, c’est de l’ultimatum militaire.
Pour Téhéran, ces menaces explicites contre sa capacité navale touchent un point névralgique. Car sans marine, l’Iran ne peut ni protéger ses propres exportations, ni projeter sa puissance régionale, ni menacer de fermer Ormuz. Détruire la flotte iranienne reviendrait à désarmer le régime de son principal levier de dissuasion.
La riposte par le blocage du détroit apparaît alors comme une démonstration de force préventive : “Vous voulez détruire notre marine ? Voilà ce que nous pouvons faire tant qu’elle existe encore.” Un pari sur l’escalade pour éviter l’anéantissement.
La réaction immédiate des marchés
Sur le terrain, plusieurs compagnies pétrolières ont suspendu leurs expéditions samedi matin “à titre provisoire”, rapporte Reuters cité dans Le Monde. Cette prudence compréhensible suffit à créer des turbulences sur les marchés : les acheteurs inquiets tentent de sécuriser des volumes alternatifs, les assureurs augmentent leurs primes de risque, les traders spéculent sur la durée du blocage.
Même une fermeture courte laisse des traces durables. Les contrats à terme s’affolent, les compagnies aériennes qui avaient prévu leurs achats de kérosène à des mois se révèlent à des surcoûts massifs, les industries pétrochimiques voient leurs marges s’évaporer.
Le plus frappant dans cette crise est qu’elle était parfaitement prévue et annoncée depuis des décennies. Dès les années 1970, après les chocs pétroliers, les analystes alertaient sur la vulnérabilité d’Ormuz. Dans les années 1980, la guerre Iran-Irak a failli fermer le passage. À chaque tension au Moyen-Orient, la menace résurgit.
Pourtant, rien n’a fondamentalement changé. La dépendance au pétrole du Golfe a diminué pour l’Occident grâce au pétrole de schiste américain et aux renouvelables, mais elle a explosé pour l’Asie. Les oléoducs de contournement restent insuffisants. Les stocks stratégiques offrent quelques semaines de répit, pas plus. La transition énergétique progresse trop lentement pour réduire significativement la vulnérabilité à court terme.
Cette inertie révèle une caractéristique fondamentale des systèmes énergétiques : leur extraordinaire résistance au changement. Modifier l’infrastructure énergétique mondiale demande des décennies et des milliers de milliards d’investissements. Pendant ce temps, les crises géopolitiques, elles, éclatent en quelques heures.
Désormais, tous les acteurs sont piégés dans une logique d’escalade dont personne ne maîtrise l’enjeu. L’Iran a fermé Ormuz mais ne peut maintenir cette fermeture indéfinie sans s’étrangler lui-même. Les États-Unis et Israël ont bombardé le pays mais savent qu’une guerre totale déstabiliserait l’économie mondiale. Les pays du Golfe voient leurs exportations bloquées mais craignent qu’une intervention militaire pour rouvrir le détroit ne déclenche des représailles contre leurs installations pétrolières.
Dans cette partie d’échecs mortelle, chacun espère que l’autre reculera en premier. Mais l’histoire montre que dans ce type de bras de fer, c’est souvent l’accident, l’erreur de calcul, l’incident mal interprété qui a déclenché l’irréparable.
Les prochaines heures diront si cette fermeture du détroit reste symbolique et temporaire, ou si elle marque le début d’un blocus prolongé aux conséquences économiques apocalyptiques. Dans tous les cas, elle rappelle brutalement que la sécurité énergétique mondiale repose sur des fondements géopolitiques d’une fragilité terrifiante.



