Crise en Iran : la manne inattendue du Kremlin

Analyse | Crise en Iran : la manne inattendue du Kremlin
Alors que les frappes américano-israéliennes s’intensifient contre l’Iran, Moscou condamne officiellement une agression qui, paradoxalement, sert ses intérêts sur plusieurs fronts. De la flambée des prix du pétrole au détournement stratégique en Ukraine, le conflit offre au Kremlin une série d’opportunités économiques et géopolitiques inattendues.
Le premier gain, et le plus immédiat, est économique. L’arrêt des exportations de brut lourd iranien, combiné à la précédente déstabilisation du Venezuela, crée une fracture sur le marché mondial. Les raffineries conçues pour ce type de pétrole n’ont d’autre choix que de se tourner vers l’Oural russe. Résultat : le prix du baril russe, auparavant plombé par les sanctions occidentales, s’envole. « Le pétrole russe sera recherché […] les remises vont changer”, analyse Igar Tyshkevych, analyste politique basé à Kiev. Cette manne financière donne à Moscou une marge de manœuvre budgétaire et un potentiel de levier de négociation avec Washington, qui pourrait être tenté d’alléger les sanctions pour calmer les prix à la pompe avant des élections importantes.
Sur le plan diplomatique, le Kremlin rêve de jouer à nouveau la carte incontournable du médiateur. Bien que ses offres passées aient été ignorées, la Russie pourrait tenter de se positionner en arbitre entre Téhéran et Washington pour restaurer son influence sur la scène internationale. Mais l’avantage le plus stratégique se trouve ailleurs : en Ukraine. La crise iranienne détourne l’attention et les ressources militaires de l’Occident. Washington, concentré sur le Moyen-Orient, relègue la question ukrainienne au second plan. Cette diversion donne à la Russie « plusieurs semaines pour élaborer un nouvel agenda », poursuit Tyshkevych. Plus grave pour Kyiv, le soutien matériel s’effondre. Le lieutenant-général Ihor Romanenko, ancien chef d’état-major adjoint ukrainien, alerte sur le « grave déficit » de missiles Patriot, essentiels à la défense anti-aérienne, désormais redirigés vers les alliés de Washington dans la région.
Cette situation n’est toutefois pas sans risques pour Vladimir Poutine. “Moscou doit choisir, et pour Poutine, c’est un choix très difficile”, a déclaré Ruslan Suleymanov, un expert de l’Iran. Le président russe est pris entre son allié iranien et la nécessité de maintenir des relations pragmatiques avec Israël et les États-Unis. L’épisode porte particulièrement atteinte à son image de protecteur fiable, après avoir déjà « perdu » ses alliés en Syrie et au Venezuela. “Cette situation porte un coup à l’image de Poutine, qui se montre une fois de plus incapable de réellement aider ses partenaires”, ajoute Suleymanov. Incapable d’agir, le Kremlin s’en remet à la propagande, présentant la mort du guide suprême Ali Khamenei comme une nouvelle preuve de la « perfidie occidentale ».
Au-delà des gains immédiats, le conflit accélère l’érosion du droit international, un argument que Moscou ne manquera pas de retourner contre ses détracteurs. Selon Alisher Ilkhamov, expert de l’Asie centrale, le Kremlin pourrait aussi utiliser cette « conspiration occidentale » contre le monde musulman pour recruter des combattants. À plus long terme, une guerre prolongée pourrait déclencher une crise des réfugiés vers l’Europe, alimentant la montée des partis d’extrême droite, souvent plus favorables aux thèses russes.



