Économie, Affaires

Du CNRA au CNRM : Le changement de nom ou une rupture de doctrine… ?

Le Sénégal n’a pas simplement réformé son régulateur audiovisuel. Il l’a aboli. En substituant le mot « médias » à celui d’« audiovisuel », la loi n° 04/2026 opère un basculement de philosophie que vingt ans de rafistolage n’auraient pas pu accomplir.

 

Le CNRA était né en 2006 d’un monde où la télévision et la radio constituaient les deux piliers de l’espace médiatique public. Sa loi fondatrice avait été pensée pour surveiller les fréquences hertziennes, encadrer des cahiers des charges de diffuseurs, arbitrer les conflits entre opérateurs de bouquets satellites. Un univers parfaitement délimité, avec des acteurs identifiables, des signaux traçables, des autorisations délivrées par l’État.

 

Ce monde n’existe plus seul. Il coexiste désormais avec un écosystème numérique que personne, en 2006, n’aurait pu décrire avec précision. Des adolescents sénégalais gèrent des chaînes YouTube suivies par des dizaines de milliers d’abonnés. Des journaux en ligne publient en continu sans passer par les circuits de la presse écrite traditionnelle. Des comptes TikTok diffusent des informations vraies ou fausses à une vitesse que n’atteindra jamais aucun journal télévisé. Et le CNRA, armé de sa loi de 2006, regardait passer tout cela sans pouvoir intervenir.

 

« Le Sénégal accusait un retard d’un demi-siècle face aux évolutions du numérique »

 

C’est ce constat que le ministre Alioune Sall a posé, ce matin, devant la représentation nationale. La formule était volontairement tranchante, presque provocatrice. Un demi-siècle de retard pour un pays qui fêtera ses soixante-cinq ans d’indépendance en 2025. L’image dit l’urgence ressentie, et elle dit aussi l’ampleur du saut que le texte prétend accomplir. Face aux questions des commissaires, le ministre a tenu sa ligne sans réfléchir, répondant point par point aux préoccupations soulevées, avant que le vote final ne sanctionne une approbation unanime.

 

Car la loi n° 04/2026 ne se contente pas d’ajouter quelques articles sur le numérique à un corpus existant. Elle abroge purement et la loi de 2006, crée une institution nouvelle, la dot d’une mission nouvelle, et lui attribue simplement un périmètre que l’ancien CNRA n’aurait jamais pu revendiquer. La presse écrite entre dans le champ de la régulation ce qui, en soi, constitue une révolution dans l’histoire du droit sénégalais de la communication. Les plateformes numériques, les créateurs de contenus, les médias étrangers accessibles sur le territoire national : tout cela, désormais, relève du CNRM.

 

Cette extension n’est pas sans risques et les députés en commission ne l’ont pas ignoré. Certains ont exprimé des inquiétudes sur l’équilibre entre régulation et liberté de la presse, sur la protection du secret professionnel des journalistes, sur l’indépendance réelle d’un organe rattaché à la Présidence de la République. Ces questions sont légitimes et elles trouveront leurs réponses ou leurs silences dans l’application concrète de la loi. Mais elles ne remettent pas en cause le diagnostic initial : la loi de 2006 était devenue une pièce de musée dans un paysage médiatique transformé par le numérique.

 

Ce que le changement de nom signifie, au fond, c’est que l’État du Sénégal accepte enfin de regarder en face la réalité de son espace informationnel. Non plus comme un ensemble de fréquences à attribution, mais comme un écosystème complexe, mouvant, partiellement incontrôlable et dont la régulation, précisément parce qu’elle est difficile, est devenue indispensable. Le CNRM n’est pas la solution à tous les problèmes. Mais il est, au moins, une réponse à la bonne question.

 


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