Note de présentation du projet de loi CNRM à l’Assemblée Nationale

Madame la Secrétaire d’Etat auprès du Premier Ministre chargée des Relations avec les Institutions, Porte-parole du Gouvernement,
Honorables Membres,
C’est un honneur de me retrouver devant votre auguste Assemblée pour vous présenter le projet de loi créant et fixant les règles d’organisation et de fonctionnement du Conseil National de Régulation des Médias, en abrégé CNRM.
Je voudrais d’emblée saluer la qualité constante du travail parlementaire accompli par votre Assemblée, dont la vigilance contribue au renforcement de l’État de droit, de la solidité de nos institutions et de la vitalité de notre démocratie.
I. LE CONSTAT : UN CADRE JURIDIQUE DÉPASSÉ
Honorables Membres,
La loi n° 2006-06 du 4 janvier 2006 a créé le Conseil national de régulation de l’audiovisuel (CNRA).
Ce cadre juridique a joué un rôle déterminant dans l’organisation et la structuration du paysage audiovisuel national. Elle a accompagné une phase importante de notre évolution démocratique.
Mais soyons clairs : ce cadre a vécu.
Depuis 2006, l’environnement médiatique a connu un changement profond, radical et irréversible.
• La révolution numérique a fait exploser nos références traditionnelles.
• Les plateformes en ligne – TikTok, Facebook, X, Instagram, YouTube – sont devenues les principaux médias pour des millions de Sénégalais, notamment nos jeunes.
• Des créateurs de contenu émergent chaque jour, sans filtre, sans règles, sans responsabilité éditoriale claire.
• L’intelligence artificielle génère désormais des contenus parfois impossibles à distinguer de la réalité.
Face à cela, que pourrait faire le CNRA ? Rien, ou très peu.
Car son champ de compétence se limitait à l’audiovisuel. Parce qu’il n’avait aucune influence sur les plateformes numériques. Parce qu’il lui manquait des outils pour traquer les manipulations d’informations, les discours de haine et la désinformation massive.
Le statu quo n’était plus une option, Honorables Parlementaires. C’était même devenu une forme de résignation.
II. LA RÉPONSE : UN RÉGULATEUR AVEC DES MOYENS ET OUTILS RENFORCÉS
C’est de ce constat qu’est née la réforme que j’ai l’honneur de vous présenter aujourd’hui.
Avec le CNRM, nous franchissons une étape décisive.
Nous passons d’une régulation sectorielle à une régulation intégrée de l’écosystème de l’information.
Concrètement, qu’est-ce que cela signifie ?
Premièrement, le champ de compétence est radicalement élargi.
Le CNRM va désormais réguler :
• La presse écrite
• La presse en ligne
• Plateformes numériques et de partage. Oui, TikTok, Facebook, Instagram, YouTube seront dans son champ d’application
• Créateurs de contenu
• Médias étrangers accessibles sur le territoire national
La régulation concerne désormais le contenu, indépendamment du support technologique utilisé. Il s’agit d’une avancée majeure.
Deuxièmement, le régulateur aura les moyens de mener à bien sa mission.
Un régulateur sans moyens est un régulateur fantoche. Nous ne voulons pas de cela.
Le CNRM aura :
• Des ressources financières à la hauteur des enjeux
• Outils technologiques pour détecter, analyser et contrer la manipulation de l’information
• Compétences techniques renforcées pour faire face à la sophistication croissante du contenu généré par l’IA
Troisièmement, un pouvoir de sanction efficace.
A quoi sert un régulateur qui peut constater les manquements mais pas les sanctionner ? Rien.
Le CNRM disposera de pouvoirs de contrôle et de sanction contrôlés, proportionnés, mais réels. Respectueux des droits de la défense, accompagnés de recours légaux, mais dissuasifs.
– Parce que la liberté d’expression n’est pas la liberté de nuire.
– Parce que la démocratie est le pluralisme et non le chaos.
– Parce que nos concitoyens ont droit à une information fiable, pas à une ivresse permanente.
III. GOUVERNANCE MODERNISÉE ET INDÉPENDANTE
L’efficacité de la réglementation dépend également de la crédibilité de ceux qui la mettent en œuvre.
C’est pourquoi nous avons profondément rénové les règles de gouvernance.
• Les membres du Regulatory College seront nommés à la suite d’un appel à candidatures transparent.
• Le président et les membres auront un mandat de trois ans, renouvelable une fois.
• Des règles strictes d’incompatibilité garantissent l’indépendance.
• L’obligation de prêter serment devant le tribunal compétent consolide l’exigence d’impartialité.
Une autorité indépendante, crédible et respectée : c’est ce que nous construisons.
IV. CE QUE CETTE LOI N’EST PAS
Honorables Membres,
Je veux être très clair, pour dissiper toute ambiguïté.
Ce projet de loi n’est pas :
• Un outil de censure. La liberté d’expression, liberté fondamentale inscrite dans notre Constitution, demeure le pilier de notre démocratie. Le CNRM n’est pas là pour l’entraver, mais pour l’encadrer.
Ce projet de loi n’est pas :
• Une loi contre les plateformes et réseaux sociaux GAFAM, mais ils doivent respecter nos lois, protéger nos citoyens, contribuer à la stabilité de notre espace public.
Ce projet de loi n’est pas :
• Un texte situationnel. Il ne s’agit pas d’une réponse à une crise temporaire. Il s’agit d’une réforme structurelle qui prépare le Sénégal aux défis futurs.
V. QU’EST-CE QUE CETTE LOI
Qu’est-ce que cette loi :
• Un bouclier contre la désinformation qui menace la cohésion sociale.
• Protection de nos enfants exposés à des contenus violents ou inappropriés.
• Un cadre clair pour les créateurs de contenu qui souhaitent exercer leurs activités en toute légalité.
• Une exigence de responsabilité pour tous les acteurs de l’information.
VI. LES DÉFIS QUE NOUS DEVONS RELEVER ENSEMBLE
Permettez-moi, Honorables Députés, d’être très concrets sur ce qui nous attend.
Premier défi : TikTok, Facebook et les autres
Ces plateformes sont devenues le principal espace de débat public pour des millions de Sénégalais. C’est une réalité. Mais ils opèrent selon leurs propres règles, leurs propres algorithmes, leurs propres intérêts.
Comment pouvons-nous appliquer nos lois dans ces espaces ? Comment contraindre les entreprises basées à l’étranger à supprimer les contenus illégaux ? Comment pouvons-nous protéger nos enfants de l’exposition à des vidéos violentes ou pornographiques ?
Le CNRM doit disposer des outils juridiques et techniques pour dialoguer avec ces plateformes, les contraindre si nécessaire, et protéger efficacement nos concitoyens.
Deuxième défi : l’intelligence artificielle générative
Nous entrons dans une époque où il sera de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux. Vidéos hyperréalistes de personnalités publiques disant des choses qu’elles n’ont jamais dites, campagnes de désinformation automatisées massives, deepfakes à grande échelle, guides religieux offensés sans respect de nos valeurs…
Le régulateur doit pouvoir identifier, tracer et neutraliser ce contenu. Cela nécessite des capacités technologiques avancées et une coopération internationale renforcée.
Troisième défi : la protection des mineurs
Nos enfants passent désormais plus de temps sur les écrans qu’en classe, pour certains. L’exposition à des contenus violents, haineux et pornographiques est un fléau silencieux mais dévastateur.
Le CNRM doit avoir les moyens d’imposer des mécanismes efficaces de contrôle parental, de signalement et de retrait rapide aux médias et aux plateformes.
VII. LE CNRM UN CHOIX DE SOCIÉTÉ RESPONSABLE
Honorables Membres,
En conclusion, je voudrais dire ceci.
Le choix que nous faisons aujourd’hui n’est pas un choix technique. Il ne s’agit pas d’une simple mise à jour juridique.
C’est un choix de société.
Choisit-on un espace public où tout se dit, tout se diffuse, tout se partage, sans règles, sans limites, sans responsabilité ? Où la désinformation prospère, où la haine se propage, où nos enfants sont livrés à eux-mêmes face à des algorithmes conçus pour capter leur attention et non pour les protéger ?
Ou devrions-nous choisir un espace public ordonné, responsable et protecteur, où la liberté d’expression s’exerce dans le respect des droits fondamentaux, de la dignité humaine et de la cohésion sociale ?
Nous choisissons la deuxième option. Résolument.
Le CNRM sera l’instrument de ce choix. Une autorité moderne, dotée de moyens à la hauteur des enjeux, capable de réguler un écosystème médiatique complexe et mondialisé.
Un dernier mot, Honorables Députés.
Je porte ce texte avec conviction. Mais je le porte aussi avec humilité. Parce que je sais que votre travail, vos amendements, vos propositions ne peuvent que l’enrichir.
Je suis venu devant vous pour vous présenter ce projet de loi. Mais je suis surtout venu travailler avec vous pour en faire le meilleur texte possible pour le Sénégal.
Merci de votre attention. »



