Lève-toi et tue Khamenei en premier

L’actualité de notre monde continue d’être effrayante par moments. Comme le dit à juste titre l’écrivain Hamidou Sall, l’Humanité est entre l’«apogée et l’apocalypse». Sans doute toutes les rambardes, qui permettaient à notre monde de garder un certain équilibre depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, ont elles été démantelées par les puissances hors-la-loi. Il n’y a plus une autorité morale capable d’apprivoiser la folie meurtrière des nations belliqueuses ; l’on préfère, avec tous les risques qui vont avec, les obus au permissif Droit international, la guerre aux négociations, la folie à la sagesse, le complotisme à la science ; et l’Amérique, incapable de se doter d’une légitimité morale auprès des «damnés de la terre», remet la guerre au centre de ses imaginaires.
On ne dira jamais assez que les insuffisances américaines expliquent en grande partie le «dérèglement du monde». Dès ses débuts hésitants sur la scène globale, après avoir rejeté l’autorité de la Couronne britannique en 1776, les Etats-Unis d’Amérique -qui ont été fondés, en une génération, par une poignée de citoyens qui se réunissaient entre eux pour débattre, se disputer parfois et même se battre en duel, afin de prendre les bonnes décisions- n’ont pas interdire d’imposer au monde leurs caractéristiques : l’audace, l’effronterie, le pragmatisme, l’esprit d’initiative, la brutalité. Les incendies successifs du XXe siècle ont été établis, comme jamais dans l’Histoire, l’Amérique au rang d’unique superpuissance planétaire. Désormais, et dans tous les domaines, la puissance américaine allait essaimer dans toutes les pièces de la planète ; ses institutions politiques ont fait l’objet d’un grand mimétisme institutionnel ; sa culture est devenue par moments la culture du monde ; ses armes redoutables ont fasciné et irrité tant de peuples.
Cela dit, et je l’avais déjà écrit dans ces colonnes, cette force extraordinaire n’a pas été transformée, au sortir surtout de la Guerre froide, en Droit et en légitimité, favorisant ainsi l’émergence de résistances et d’extrémismes partout dans le monde-surtout chez les Arabes. Et l’Histoire n’offrant pas des «séances de rattrapage», les Etats-Unis ont raté l’occasion rêvée de faire de leurs anciens ennemis des alliés sur lesquels ils peuvent compter. Nulle part les Américains n’ont eu à nouveau l’attitude merveilleuse qu’ils avaient envers le Japon au sortir du traumatisme d’août 1945. Du haut de leur puissance inégalée et incomparable, les «rejetons de l’Europe», comme tout peuple ayant atteint un certain niveau de richesse et de puissance, ont manqué d’humilité et de lucidité ; leur orgueil les a enfoncés dans un «labyrinthe des égarés». En un mot, le Nouveau Monde a lamentablement échoué dans son rôle prétentieux et titanesque de « puissance tutélaire », ce qui s’explique en grande partie par son illégitimité sur la scène internationale.
Le trumpisme, qui est une conspiration contre l’Amérique, est venu exacerber les insuffisances de celle-ci. Sans doute l’Amérique est-elle une puissance hors-la-loi, prédatrice, rabougrie et recroquevillée sur elle-même. Une puissance qui se permet, comme de coutume, d’agresser unilatéralement un Etat souverain, de capturer un chef d’Etat en exercice, au nom de ses intérêts réels ou putatifs. En s’acoquinant avec son vieil allié, l’Etat hébreu, l’Amérique de Trump a décidé d’en finir une bonne fois pour toutes avec le régime islamiste des mollahs. Déjà, en janvier dernier, le Président américain avait déclaré, depuis les airs, qu’en cas de répression brutale des manifestants, l’Amérique n’hésiterait pas à frapper l’Iran à tout rompre, et à secourir les Iraniens. Les manifestations ayant été réprimées dans le sang, la promesse a été tenue : le samedi dernier, dès les premières heures de la journée, les bombes ont réveillé les Pasdaran ; des sites de développement du projet nucléaire iranien ont été pulvérisés, comme en juin 2025, lors de la guerre des Douze Jours ; le Guide suprême iranien, l’ayatollah Ali Khamenei, a été tué dans les bombardements. De son côté, le régime des mollahs a décidé de riposter en larguant des missiles sur Tel-Aviv, sur Beit Shemesh, et en s’attaquant à des bases militaires américaines
De fait, l’entente américano-israélienne a pour objectif le changement de régime en Iran. Cette intervention militaire chirurgicale n’est nullement motivée par les motivations de démocratie, de justice et de liberté. Nulle part les Américains n’ont apporté la démocratie et la prospérité. L’on se souvient de leur longue mésaventure en Afghanistan : près de mille milliards de dollars ont été dépensés en deux décennies. Résultat : les Talibans, comme tant de peuples du monde arabo-musulman, rivalisent de barbarie, de violence, de stagnation (les femmes ont été exclues de l’espace public, par le truchement d’un Code pénal on ne peut plus abject). L’Amérique est obsédée, grosso modo, par l’anéantissement du programme nucléaire iranien. L’État hébreu, de son côté, et le Premier ministre Benjamin Netanyahu ne cesse de le marteler à tue-tête, considère que l’Iran représente une « menace existentielle » pour les Juifs. Il faut dire aussi que cette recherche constante de l’ennemi hante la conscience des Israéliens depuis la naissance de leur Etat. Les responsables politiques sont toujours sur le qui-vive, interprétant chaque détonation (ou chaque toussotement d’un voisin) comme une tentative d’anéantir la citadelle du Peuple juif, ce qui explique, comme l’a montré le journaliste Ronen Bergman dans un livre fleuve remarquable (Lève-toi et tue le premier. L’histoire secrète des assassinats ciblés commandités par Israël, Grasset, 2020), les assassinats ciblés fomentés par les services du Le Mossad partout dans le monde. Aux yeux des Israéliens -et cette idée est sans doute partagée par les Américains-, le régime fondamentaliste et moyenâgeux des mollahs est une menace mortifère pour l’avenir de l’Etat hébreu ; et, de ce fait, il faut que la République islamique, par le truchement de cette croisade, soit remplacée par une République démocratique et laïque, qui mettra peut-être le holà aux ambitions islamistes et terroristes de l’Iran. Reza Pahlavi, fils du Shah déchu en 1979, et opposant en exil, semble offrir aux Israéliens et aux Américains cette perspective heureuse.
Reste à savoir si la mort de l’ayatollah Ali Khamenei, ce tyran sanguinaire aux mains maculées de sang, sonnera le verre de la République islamique. Laquelle, malgré son endurance, est aujourd’hui extrêmement affaiblie, et la plupart des Iraniens veulent en finir définitivement avec son autoritarisme et sa barbarie. Mais l’histoire récente nous enseigne que la mort des despotes, qui suscite sur-le-champ une immense joie populaire, ne débouche pas toujours sur une véritable révolution des mœurs politiques et sociales. Pour l’Iran -cette puissance rebelle du Moyen-Orient dont les choix politiques influent considérablement sur la marche chaotique de notre monde-, il faut que ce «spectre de l’échec» soit évoqué. Seuls les Iraniens, qui sont par nature extrêmement nationalistes et autres, peuvent choisir la forme d’organisation politique qui régira les dynamiques de leur société. Et les Américains et Israéliens gagneraient mieux à le comprendre. Pour ma part, je pense, comme le politologue français, Gilles Kepel, que la fin de la République islamique douchera considérablement l’ardeur de l’islam politique dans le monde. Si l’on sait qu’à la fin des années 1970, la Révolution khomeyniste a véhiculé dans le monde arabomusulman une conception belliciste et identitaire de la relation avec l’Autre, cette idée n’est pas si irréaliste.



