Société, Culture

Le coup de poker politique de Macky Sall

C’est désormais officiel : la candidature de Macky Sall au poste de secrétaire général des Nations Unies a été transmise à New York le 2 mars dernier. Mais contrairement aux usages diplomatiques, cette candidature n’a pas été portée par le Sénégal, pays d’origine de l’ancien président, mais par le Burundi. Une démarche qui soulève d’interrogations sur les nombreusess véritables motivations de cette candidature et ses chances de succès face aux candidats latino-américains déjà en lice.

Pour Félix Atchadé, éditorialiste pour “Chroniques sénégalaises” et invité de l’émission “Décrypter l’Afrique”, cette candidature sort des sentiers battus. “C’est une candidature atypique. D’habitude, quand on est candidat à ce niveau de responsabilité, on prend le soin d’en parler aux autorités de son pays qui mettent à votre disposition tout l’appareil diplomatique pour pouvoir porter cette candidature”, explique-t-il. Il poursuit : “Ensuite, on essaie de faire de proche en proche en passant par les organisations sous-régionales, régionales et l’Union africaine peut-être pour endosser cette candidature. Mais dans tout ça, tout ça n’a pas été fait avec Macky Sall.”

Le silence des autorités sénégalaises est d’autant plus troublant qu’elles n’ont jamais communiqué sur la réception d’une quelconque demande de candidature émanant de leur prédécesseur. Plus révélateur encore : lors d’une séance de questions d’actualité à l’Assemblée nationale la semaine précédant l’annonce, les représentants du parti de Macky Sall, présents dans l’hémicycle, n’ont posé aucune question sur cette éventuelle candidature, alors même que le sujet faisait déjà l’objet de spéculations médiatiques.

Une stratégie de communication pour peser sur la scène politique sénégalaise ?

Selon les analystes de « Décrypter l’Afrique », cette candidature relèverait davantage d’une manœuvre de positionnement politique interne que d’une véritable ambition internationale. “Jusqu’à preuve du contraire, la candidature ne vise qu’à une seule choisie : maintenir Macky Sall dans le jeu politique sénégalais”, affirme Félix Atchadé. L’éditorialiste souligne que l’ancien président connaît parfaitement les rouages ​​des candidatures internationales, ayant lui-même porté celles du professeur Abdoulaye Bathily à la tête de l’Union africaine et d’un ancien ministre des Finances à la Banque africaine de développement.

Roland Kakou, analyste politique et communicant, abonde dans ce sens tout en nuançant l’impact communicationnel : “En termes de communication, il sauve la face dans la mesure où il faisait face quand même à une forme d’humiliation parce que la tradition, c’est justement que le pays d’origine du candidat apporte sa candidature.” En contournant cette humiliation par le biais du Burundi, qui assure actuellement la présidence de l’Union africaine, Macky Sall donne l’impression d’être soutenu par l’ensemble du continent africain.

Cette stratégie pourrait également viser à fracturer l’opinion publique sénégalaise. D’un côté, ceux qui lui reprochent les crimes de sang commis contre l’opposition sous son dernier mandat et le scandale de la dette cachée qui plombe aujourd’hui les finances du pays. De l’autre, ceux qui pourraient être sensibles à un discours victime dénonçant l’absence de soutien du gouvernement actuel à un compatriote candidat à l’un des postes les plus prestigieux au monde.

L’hypothèse d’un retour dans l’arène politique sénégalaise est renforcée par plusieurs éléments. Macky Sall n’a pas renoncé à diriger son parti, l’Alliance pour la République, alors fonctions que les candidats à de telles internationales démissionnent généralement de leurs responsabilités partisanes. “S’il était un candidat sérieux au secrétariat général des Nations Unies, l’une des choses qu’il aurait faite, c’est de démissionner de la tête du parti”, souligne Félix Atchadé.

Des chances quasi nulles face aux candidats latino-américains

Au-delà des questions de politique intérieure sénégalaise, les chances de Macky Sall d’accéder au poste de secrétaire général de l’ONU apparaissent extrêmement limitées. Face à lui se trouvent deux candidats sud-américains déjà déclarés : Michelle Bachelet, ancienne présidente du Chili et ex-Haut-Commissaire aux droits de l’homme de l’ONU, et Rafael Grossi, diplomate argentin.

Le principe de rotation géographique, bien qu’informel, joue en faveur de l’Amérique latine pour succéder à António Guterres. De plus, l’Afrique a déjà fourni deux secrétaires généraux à l’organisation : le Ghanéen Kofi Annan (1997-2006) et l’Égyptien Boutros Boutros-Ghali (1992-1996). “Macky Sall ne sera pas secrétaire général des Nations Unies. C’est une évidence”, affirme sans détour Roland Kakou.

La candidature africaine souffre également de l’absence de consensus continental. Comme la relève Félix Atchadé, “il n’est pas passé par le comité des candidatures de l’Union africaine. Donc on ne peut pas parler de candidature de l’Union africaine.” C’est uniquement le président en exercice de l’UA, via le Burundi, qui a transmis le dossier, sans validation formelle de l’ensemble des États membres.

Les autres pays africains se trouvent d’ailleurs dans une position délicate, pris entre le désir de ne pas froisser les autorités sénégalaises actuelles, incarnées par le président Bassirou Diomaye Faye et le premier ministre Ousmane Sonko, et le poids diplomatique que Macky Sall conserve encore au sein des organisations régionales comme la CEDEAO et l’Union africaine.

L’ombre des démêlés judiciaires potentiels de l’ancien président planifie également sur cette candidature. Au Sénégal, le débat porte notamment sur une possible inculpation pour trahison en raison du scandale de la dette cachée et sur la responsabilité dans les violences qui ont enduillé le pays sous son dernier mandat, faisant de nombreuses victimes parmi les militants de l’opposition, notamment du parti Pastef.

Enfin, la géopolitique internationale pourrait jouer contre cette candidature. Selon les intervenants de « Décrypter l’Afrique », si le président américain Donald Trump pourrait opposer son véto à Michelle Bachelet, soutenue par le Brésil, le Mexique et le Chili, les pays sud-américains se rabattraient probablement sur Rafael Grossi plutôt que de laisser le poste s’échapper à leur continent. “Ils sont suffisamment avisés pour pouvoir trouver un compromis pour que le mandat n’échappe pas à l’Amérique du Sud”, estime Félix Atchadé.

Au moment de la publication de cet article, seules les candidatures de Michelle Bachelet et Rafael Grossi figurent sur le site officiel des Nations Unies. Celle de Macky Sall, bien qu’annoncée, n’a pas encore été officiellement publiée par le président de l’Assemblée générale et le président du Conseil de sécurité, les étapes nécessaires pour valider formellement une candidature.

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