Le broutage comme revanche postcoloniale

(SénéPlus) – Dans un essai publié le 25 février 2026 sur Histoires Crépues, la chercheuse Penda Fall déconstruit les mécanismes et les ressorts d’une pratique numérique qui interrogent les rapports entre Afrique et Occident : le broutage, cette forme d’escroquerie affective et financière qui s’est particulièrement développée en Côte d’Ivoire depuis les années 2000.
L’émergence du broutage en Côte d’Ivoire au début des années 2000 ne relève pas du hasard. Selon Penda Fall, ce phénomène trouve ses racines dans un contexte marqué par l’instabilité politique, la déscolarisation massive et un chômage endémique qui ont privé toute une génération de perspectives d’avenir. Le numérique devient alors un espace de projection où, écrit-elle, “l’on peut exister autrement, contourner les assignations”.
Les travaux des chercheurs Yaya Koné et Etien Franck-Stéphane Adou révèlent un univers précis : celui de jeunes âgés de 12 à 26 ans, issu de milieux modestes, qui transforment les cybercafés en espaces de travail quotidien. Ces lieux, baptisés “bara”, deviennent des centres névralgiques où s’organisent apprentissage, hiérarchies et opérations frauduleuses.
Fall distingue deux profils principaux au sein de cette communauté. D’un côté, les “choco”, soignés et élégants, adoptent un langage inspiré de l’argot français. De l’autre, les “gbakis”, ancrés dans la culture de rue ivoirienne, parlent le nouchi et affichent un comportement plus audacieux. Tous portent des surnoms évocateurs (Empereur Dix Milliards, Choco l’Argentier, Alarme Rouge) qui fonctionnent comme des marqueurs de statut et de compétence au sein du groupe.
L’organisation sociale du broutage révèle une structure complexe, faite de solidarité et de rivalité. Les novices observent et apprennent, les occasionnels testent leurs premières opérations, tandis que les réguliers bâtissent leur existence autour de cette activité. Une hiérarchie interne valorise l’expérience, le succès financier et le respect de certaines normes collectives.
Gris-gris numériques et modernité
L’un des aspects les plus troublants documentés par Fall concerne l’usage de pratiques spirituelles, notamment le Zamou, combinées aux techniques numériques. Certains brouteurs réalisent des rituels impliquant des sacrifices d’animaux et utilisent des objets protecteurs (bracelets, bagues, ceintures) placés près de leurs ordinateurs pour renforcer leur prise psychologique sur les victimes.
Pour l’auteure, ces pratiques ne constituent pas une survie traditionnelle déplacée vers Internet, mais bien une création contemporaine issue de la modernité numérique elle-même. Le gris-gris se transforme au contact des plateformes et des temporalités numériques, contredisant toute vision folklorisante.
L’analyse de Fall s’appuie sur un corpus de messages frauduleux sur des forums et blogs. Un schéma narratif récurrent se dégage : des expatriés européens ayant fait fortune en Afrique de l’Ouest, sans héritiers, confrontés à une mort imminente, cherchent à transmettre leur richesse. Ces récits mobilisent une morale du don mêlant culpabilité, humanitarisme et désir de rédemption, tout en présentant les États africains comme indignes de confiance.
L’historienne Nahema Hanafi, citée par Fall, a inscrit ces pratiques dans une perspective postcoloniale. Pour certains brouteurs, la fraude ne se réduit pas à une stratégie de survie mais s’inscrit dans une lecture politique du monde. Les ordinateurs importés d’Europe, rebaptisés “France au revoir” dans certains cybercafés, illustrent cette dimension symbolique. L’esclavage et la colonisation sont mobilisés comme cadres explicatifs, transformant l’acte frauduleux en geste réparateur.
Fall dénonce le traitement médiatique occidental du broutage, qui fige le brouteur en figure de menace exotique, détachée de tout contexte social ou historique. Elle souligne le contraste avec les fraudes occidentales (financières ou fiscales) souvent analysées comme des dérives systémiques plutôt que comme des tares morales individuelles.
Cette asymétrie de traitement révèle, selon l’auteure, une amnésie vis-à-vis des relations coloniales et des inégalités qui persistent entre l’Afrique et l’Europe. Le brouteur devient un bouc émissaire permettant d’évacuer toute réflexion sur la dette coloniale et ses prolongements contemporains.
Masculinité prédatrice et projet migrateur
L’analyse de genre développée par Hanafi montre que le broutage s’ancre dans des cadres virils fondés sur la domination et la performance. Le modèle de masculinité mobilisé valorise la réussite individuelle et l’accumulation visible, tout en affichant un mépris pour les faibles.
Paradoxalement, le broutage ne marque pas un abandon du projet migratoire mais s’inscrit dans sa continuité. Il constitue souvent une étape pour accumuler des ressources ou une façon d’accéder symboliquement à l’Europe. Même lorsque le départ n’a pas lieu, l’Europe continue d’organiser les trajectoires et les aspirations.
Fall conclut son essai en soulignant l’ambiguïté fondamentale du broutage. En mobilisant les représentations coloniales de l’Afrique – corruption, dépendance, incapacité – pour les retourner contre ceux qui les produisent, les brouteurs s’approprient les rhétoriques coloniales et humanitaires. La question reste ouverte : s’agit-il d’une pratique véritablement décoloniale ou d’une action profondément empreinte de colonialité ?
Cette analyse invite à dépasser une lecture purement criminelle du phénomène pour interroger les rapports de pouvoir hérités de la colonisation qui continuent de structurer les relations entre le Nord et le Sud.


