Société, Culture

Frictions au sommet de l’État

C’est au deuxième semestre 2025 que les Sénégalais ont appris l’existence de frictions au sommet de l’État. Sont-elles de nature idéologique ou relèvent-elles simplement d’approches différentes ou/et de personnalités subitement devenues incompatibles ? Le terrain politique est, par excellence, un lieu de choc d’ambitions et d’intérêts, mais aussi un espace de confrontation d’egos, générant ainsi des tensions. Quelles sont les sources de ces frictions ? Quelles sont les conséquences ? Quelles pistes de solution seraient de nature à aider les acteurs à surmonter ces désaccords ? Mes propositions s’appuient essentiellement sur le pragmatisme et le principe de démocratie interne, sans pour autant éluder la dimension subjective des acteurs.

Sources de frictions

1. Bicéphalisme exacerbé et pouvoir « prêté »
Le bicéphalisme de notre exécutif est censé éviter une concentration excessive du pouvoir entre les mains du Président. Toutefois, il devient source de tension et d’instabilité dès que des divergences surgissent entre le chef de l’État et le chef du gouvernement. Notre contexte est inédit : le Président, nouvellement élu, a fait le choix de nommer au poste de Premier ministre celui-là même qui l’avait désigné comme candidat. Dans ces conditions, Il est difficile de ne pas percevoir ce pouvoir comme étant « prêté ». Ou, comme le dit l’adage : « Le pouvoir ne se prête pas, il ne se partage pas ». Rappelons notamment le cas de ce Teeñ du Baol, Lat Soukabé Ngoné Dièye : alors que ses frères ainés blessés lui avaient confié les rênes du pouvoir avec l’intention de les reprendre une fois guéris, il refusa de restituer le trône. Cet acte marqua l’avènement de la dynastie des Gééj.

2. Responsabilités croisées

Dans le cas du duo Sonko-Diomaye, la difficulté est surtout liée aux responsabilités croisées. Diomaye est le président de la République, muni de l’essentiel du pouvoir exécutif ; Sonko est le président du parti Pastef, doté d’une majorité à l’Assemblée nationale. Les capacités qui les avaient aidés à conquérir le pouvoir ne sont plus les mêmes que celles requises pour gérer le pouvoir. Ils doivent, avec leur environnement immédiat, s’ajuster en permanence. C’est ce qui avait poussé certains à penser qu’après l’élection du président Diomaye, le meilleur poste pour le Président Ousmane Sonko était le perchoir de l’Assemblée. Cela allait offrir plus d’espace au Président.

3. Choc d’ego

La dimension subjective occupe une place prépondérante ici d’autant plus que les grands dirigeants en quête de pouvoir compensent souvent – ​​même s’ils ne le confèrent pas – des manques ou des failles intérieures. Lorsqu’on accède à ces hautes fonctions, la jouissance et l’ivresse liées au pouvoir peuvent, si l’on n’y prend garde, conduire à confondre la fonction avec le moi de la personne. Dès lors, toute réduction de ce pouvoir est vécue comme une blessure identitaire. D’un autre côté, un Premier ministre comme Sonko, avec le charisme qui est le sien, peut être facilement perçu dans tous ses gestes et paroles comme une source constante de cette « amputation », sans qu’il s’en aperçoive. Pourtant, l’on note les grands efforts de déférence de sa part, mais son assertivité est telle qu’il ne peut manquer de désigner du doigt – avec littéralement le non verbal qui l’accompagne – les difficultés ou les priorités qu’il estime cruciales. Il prend toujours soin de dire qu’après l’avoir évoqué en interne sans trouver une solution, il le partage avec les militants et les sympathisans. D’aucun ne dit que c’est un manque de solidarité gouvernementale. D’autres l’interprètent simplement comme de la transparence. Cela peut faire partie des facteurs d’aggravation de la discorde.

Conséquences des frictions au sommet de l’État

Les frictions au sommet de l’État présentent l’unique avantage de focaliser toute l’attention sur elles-mêmes, reléguant l’opposition aux oubliettes. Toutefois, le coût politique peut s’avérer très élevé.

1. Confusion et quête de bouc émissaire

Les détracteurs crient à l’amateurisme, les sympathisants sont désorientés et les militants sont dans le désarroi. Les responsables (ministres, directeurs généraux et PCA), pris en étau dans des situations de double contrainte, adoptent la position de silence pour éviter que les médias ne les entraînent sur le terrain glissant des controverses. Une tendance est alors de rechercher le coupable. Il faut déplorer ici toute cette énergie gaspillée en conjectures, avec son lot de dérapages entretenus par des faucons de tout bord.

2. Logiques de clans et climat de suspicion
Ce type de frictions engendre des réflexes de positionnement et installe un climat de suspicion chez certains. D’autres, plus prudents, redoublent de vigilance pour ménager les deux dirigeants. Les députés, jouissant d’une liberté relative, pourraient être tentés de défier l’exécutif au risque de provoquer une crise institutionnelle aux conséquences imprévisibles.

3. Dilution/concentration des responsabilités, attentionisme et fébrilité
C’est au sein de l’administration que ces défaillances sont plus visibles. La peur d’être pris en défaut paralyse l’initiative. Le volume de travail se concentre sur quelques points focaux, générant ainsi des goulots d’étranglement. Malgré les bonnes intentions, certaines décisions deviennent contre-productives ; l’excès de contrôle ralentit l’action et le perfectionnisme fini par bloquer certains processus.

4. Risque d’érosion des marques Sonko et Diomaye
Si la jeunesse reste enthousiaste, cet espoir est conditionné par des résultats tangibles sur l’emploi et le pouvoir d’achat. Sans une réponse à ces besoins, cet élan pourrait s’essoufler. Quant aux adultes, leur opinion est plus dubitative ; Certaines redoutent l’apparition de crises multiformes (économiques, sociales, institutionnelles) qui ne seront pas de nature à favoriser cette émergence tant attendue.

5. Risque de rupture brutale (clash d’envergure)
Ces frictions portent en elles le germe d’un affrontement, à l’étape de la crise Senghor-Dia. Bien que le contexte diffère, il faut espérer que la raison l’emporte. Si l’amitié entre Sonko et Diomaye est mise en avant, Il ne faut pas oublier que Senghor et Dia étaient des amis. De même, l’histoire des Dames du Kajoor est jalonnée de tragédies intra-familiales ; du parricide de Mamalik Fary Deguene sur le Damel Massamba Tacko aux fratricides d’Amary Ngone Sobel, jusqu’à l’infanticide du Teeñ Thiendella Ndiaye Fall envers son fils Madiokoul Dioly Gueye Fall.

Pistes de solution

Si la dynamique de ce tandem est inédite et intéressante pour l’Afrique, elle se heurte cependant à des difficultés relationnelles majeures. Les deux acteurs semblent enfermés dans un cercle vicieux où chaque prise de parole alimente la posture de l’autre. Mes propositions visent une sortie de crise pragmatique et impartiale, au-delà des cadres réglementaires désormais inadaptés. Elles reposent sur l’exigence de démocratie interne, pierre angulaire des futures échéances électorales.

1. Rompre avec le bicéphalisme exacerbé
Les premières concessions doivent porter sur les coalitions. Il faut dissoudre toutes les coalitions (Diomaye Président et APTE) au profit d’une entité unique. Un comité restreint définira le cahier des charges de cette nouvelle coalition, dont les objectifs, l’organisation et la charte de fonctionnement seront formellement validés par le tandem.

un. Pour le président Diomaye : instaurer un dispositif d’échange régulier avec le parti Pastef (ex : entretien bimestriel avec le bureau politique et une rencontre semestrielle élargie) afin de faire le point sur l’évolution des engagements nationaux et l’amélioration du fonctionnement de la mouvance présidentielle.

b. Pour le Premier ministre Sonko : s’engager à une stricte solidarité gouverne-mentale. Les points de divergence ne seront plus exposés lors du « live », mais débattus en interne au sein des organes de la mouvance présidentielle. Il devra demander aux ministres de réserver l’exclusivité des mentions protocolaires au chef de l’État et veiller au strict respect de l’ordre de préséance.

c. Pour les prochaines échéances électorales : le parti doit s’engager dans une voie purement démocratique pour la désignation des candidats (locales et présidentielle de 2029). Un examen interne, ouvert et transparent, devra garantir un accès équitable à tous les prétendants.

2. Accompagner les deux acteurs
Un accompagnement conjoint, via un facilitateur (coach ou médiateur), permet d’améliorer la relation et de définir des protocoles d’échanges plus fluides. Au-delà des sujets techniques, le volet des « attentes personnelles » doit être abordé pour préserver l’équilibre émotionnel de chacun, un aspect crucial mais souvent jugé tabou.

3. Redynamiser le parti
Le Pastef a été porté au pouvoir par une dynamique fulgurante qui a parfois relégué la vie militante au second plan face aux urgences de l’État. Il est impératif de le redynamiser et de le massifier par la vente de cartes et l’organisation d’un congrès. L’apprentissage de la démocratie interne est le meilleur rempart contre les tensions lors des futures investitures.

4. Piloter par des feedbacks
L’instauration d’une culture du feedback est essentielle. Avant de structurer la nouvelle coalition, des sondages auprès des militants et des sympathisants sont nécessaires : quel rôle pour le Président de la République ? Simple militant de base ou sponsor de la coalition ? Se fonder sur des données réelles plutôt que sur des certitudes individuelles pour éviter des désillusions majeures et les résistances des « faucons ».

5. Recentrer sur le projet et ses réalisations

Face aux attentes colossales, la communication doit se focaliser sur l’avenir. L’accent doit être mis sur les avancées de Sénégal 2050 : extension du TER, relance du chemin de fer, campagne agricole, prévention des inondations et renégociation des contrats miniers. C’est la visibilité des résultats concrets qui maintiendra l’espoir et l’adhésion des populations.

Ibrahima Thioye est Consultant en développement personnel.

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