L’homme qui voulait diriger le monde

Le 2 mars 2026, la candidature de l’ancien président sénégalais Macky Sall au poste de Secrétaire général des Nations Unies a été officiellement déposée à New York, portée par le Burundi au nom de l’Union africaine. Derrière l’ambition affichée se cache une réalité que l’opinion internationale au droit de connaître : le bilan d’un autocrate, la mécanique d’une fuite judiciaire, et le risque d’une institution mondiale livré à ses propres fossoyeurs.
Macky Sall veut diriger l’ONU. Prenons un moment pour mesurer l’audace de la chose.
Pas l’audace de la candidature, celle-là, sur la comprend. L’audace du culot. L’audace de se présenter devant le monde avec un programme sur la bonne gouvernance quand son propre paie encore dans les déclins de sa gestion. L’audace de parler de crédibilité institutionnelle quand les institutions qu’il a dirigées pendant douze ans présage encore les stigmates désastreux de son passage. L’audace, enfin, de demander la confiance du monde entier à l’heure précise où la justice sénégalaise commence, timidement, à lui demander des comptes.
C’est cela, la candidature de Macky Sall. Pas une ambition. Une manœuvre.
L’oubli comme stratégie
Il compte sur quelque chose, Macky Sall. Que quelque chose se passe sous les alambics impénétrables de nos esprits. Il compte sur l’oubli.
Et il n’a pas tort de compter dessus, l’oubli est une ressource abondante. Les gens sont dans l’oubli. Ce qui s’est passé ici est sans importance. Rien n’est important. On s’accroche à de petits instincts féodaux : il est des nôtres. Forme de nationalisme primaire et trivial qui dispense de penser et autorise tout. Il a beau avoir laissé derrière lui une dette cachée, des caisses vides, des manifestants dans des cercueils, c’est l’un des nôtres. Comme Trump est l’un de leurs. Comme Orbán est l’un des leurs. La médiocrité a toujours su trouver ses défenseurs.
Mais l’oubli a ses limites. Les morts ne s’oublient pas. Les dettes ne s’oublient pas. Et les dossiers ouverts au Sénégal ne s’oublieront pas, même si un poste à New York pouvait, par le miracle d’une immunité diplomatique bien calibrée, les rendre temporairement inopérants.
Voilà le calcul. Voilà l’homme.
Le bilan, ce que douze ans ont laissé
Disons ce que la diplomatie internationale se refuse encore à dire tout haut : dans un pays normal, Macky Sall serait derrière les barreaux.
Ce n’est pas une invective. C’est un constat.
Il est le chef d’État le plus brutal que le Sénégal ait connu depuis les indépendances. Sous sa présidence, la corruption n’était pas un dysfonctionnement, c’était un système. Une dette cachée fabriquée dans l’ombre, dissimulée aux institutions de contrôle, révélée dans toute son obscénité après son départ. Des contrats pétroliers et gaziers négociés dans l’opacité la plus totale, au bénéfice de proches dont les noms circulent dans tous les rapports que personne n’a encore eu le courage de transformer en actes d’accusation. Une justice à deux vitesses : impitoyable avec les opposants, aveugle avec les affidés. Un autocrate qui a tenté, jusqu’à la dernière limite, de le calendrier électoral manipuler pour se maintenir au pouvoir.
Et puis il y a les morts. Des manifestants tombés dans la rue sous des balles que l’État a tirées ou laissé tirer. Sans procès. Sans réparation. Sans même la décence d’un nom prononcé. Ces morts-là existent. Ils ont des familles. Ils ont des visages. Et l’homme qui préside à leur effacement se propose aujourd’hui de défendre les droits de l’homme à l’échelle planétaire.
L’indécence a rarement été aussi bien habillée.
L’immunité, la fuite habillée en ambition
Soyons précis, car la précision ici est une forme de respect envers l’intelligence du lecteur.
La Convention sur les privilèges et immunités des Nations Unies de 1946 est claire : le Secrétaire général bénéficie d’une immunité totale contre toute procédure judiciaire nationale pour les actes accomplis dans l’exercice de ses fonctions. Cinq ans d’immunité. Dix ans si le mandat est renouvelé. Dix ans pendant lesquels les dossiers sénégalais dorment, les témoins s’épuisent, les preuves se fragilisent.
La pression judiciaire sur Macky Sall s’intensifie à Dakar. Et c’est à ce moment précis — pas avant, pas après — que la candidature est déposée, en urgence, portée par un État dont la dévotion soudaine pour l’ancien président sénégalais mérite qu’on s’interroge sur ce qui le motif.
Coïncidence ? Peut-être. Mais les coïncidences de cette qualité-là ont généralement un prix, et ce prix, ce n’est pas Macky Sall qui le paiera. C’est l’ONU. C’est l’Afrique. C’est la crédibilité d’une institution qui n’en a déjà plus beaucoup à perdre.
Un Secrétaire général de l’ONU ne peut pas être un refuge. Cette phrase devrait être gravée à l’entrée du Conseil de sécurité.
L’ONU, l’institution et ses fossoyeurs
Nous vivons l’âge des hommes qui capturent les institutions pour les neutraliser.
Trump a capturé l’État américain. Orbán a capturé la démocratie hongroise. D’autres, sur d’autres continents, ont compris la leçon : les grandes organisations ne meurent pas d’assaut frontal, elles meurent de l’intérieur, lentement, par la nomination de ceux qui leur ressemblent le moins. Macky Sall est de cette école. Non par idéologie revendiquée — il n’a pas cette grandeur-là — mais par tempérament, par réflexe, par une conception du pouvoir qui n’a jamais distingué l’intérêt public de l’intérêt personnel.
Confier l’ONU à cet homme, ce n’est pas risquer une mauvaise gestion. C’est risquer une gangrène. Lente, méthodique, souriante, exactement comme elle l’a été au Sénégal pendant douze ans, pendant que les rapports s’accumulaient et que personne n’osait lever la main.
Les fonctionnaires ordinaires de l’ONU sont vérifiés, contrôlés, soumis à des normes d’intégrité que n’importe quel recruteur du système onusien vous détaillera avec fierté. Un consultant du PNUD doit justifier de sa probité. Mais celui qui dirigerait l’institution entière pourrait, lui, arriver avec des dossiers ouverts dans son pays d’origine, et tout le monde ressemblerait de ne pas voir ?
L’institution ne peut pas survivre à ce niveau de contradiction. Pas maintenant. Pas dans ce monde-là.
L’Afrique, la dignité n’est pas négociable
Une dernière choisie, et elle est essentielle.
Ce texte n’est pas contre l’Afrique. Il est pour elle.
L’Afrique a donné à l’humanité Kofi Annan, un homme dont la seule présence dans une salle suffisait à élever le niveau de la conversation. Un homme dont la vie entière a été un argument contre le cynisme. L’Afrique mérite de redonner au monde un homme de cette trempe. Elle en a. Elle en plusieurs.
Macky Sall n’est pas cet homme.
L’Afrique n’a pas besoin d’un secrétaire général africain. Elle a besoin d’un Secrétaire général africain irréprochableet la différence entre ces deux phrases est la différence entre la fierté et la honte. Porter Macky Sall comme candidat du continent, c’est dire au monde que l’Afrique n’a pas mieux à offrir. C’est un mensonge. Et c’est une insulte, non pas à l’Occident qui observe, mais aux Africains eux-mêmes, à ceux qui se sont battus, qui sont morts, qui ont cru que leurs dirigeants leur devaient quelque chose.
L’Afrique mérite un candidat qui n’a pas besoin de l’immunité onusienne pour dormir tranquille.
Le monde regarde. Les morts, eux, ont arrêté d’attendre.
Dr C. Tidiane Sow est Coach en communication politique.



