L’exception permanente | SènePlus

Netanyahou, Trump et l’érosion du droit international
Introduction : Les fractures de l’ordre mondial
Il est des instants dans l’histoire où l’ordre international révèle ses fissures les plus inquiétantes. Les principes que l’on croyait universels, tels que la souveraineté des États, la primauté du droit, la protection des civils, la responsabilité des dirigeants s’écroulent sous le poids de la puissance. Dans ces moments, les règles cessent d’être des limites et deviennent des instruments modulables, façonnés par ceux qui détiennent la force.
La séquence politique incarnée par Benjamin Netanyahu et consolidée par Donald Trump appartient à ces moments de bascule. L’exception devient norme, l’unilatéralisme s’impose comme méthode, et la sécurité justifie tous les excès.. La menace permanente devient constitutive de l’identité stratégique israélienne. La peur est mue en principe organisateur, la force en loi et l’exception en doctrine durable.
Sous Netanyahu, la politique israélienne repose sur un postulat central selon lequel la sécurité nationale autorise l’anticipation, la fermeté absolue et l’action unilatérale.
Cette logique ne se limite pas à la défense. En Cisjordanie, l’expansion coloniale défie les résolutions internationales. UN Gazales offensives militaires successives ont provoqué une catastrophe humanitaire massive et dévastatrice, avec des dizaines de milliers de civils tués.
Sur le plan régional, du Liban à la Syrie, en passant par l’Irak, la projection de puissance israélienne s’affirme, tandis que la confrontation avec l’Iran franchit des seuils d’escalade inédits.
Cette trajectoire n’aurait pu s’affirmer sans le soutien décisif de Washington. Sous Trump, l’alliance transforme la diplomatie en architecture d’impunité. Le droit international est relégué du rang de norme contraignante à celui d’obstacle à contourner. L’objet de cette réflexion est d’analyser la convergence entre une souveraineté absolutisée et un soutien hégémonique.
I. L’absolutisation de la souveraineté israélienne : la puissance au-dessus de la norme
La doctrine de Netanyahu repose sur un principe simple mais redoutable selon lequel la sécurité d’Israël est absolue, indivisible et au-dessus de toute norme extérieure. La souveraineté cesse d’être un principe d’égalité pour devenir un instrument de puissance, un droit d’agir préventivement et unilatéralement.
À Gaza, les opérations militaires ont provoqué la mort de dizaines de milliers de civils, détruit des hôpitaux, des écoles et des infrastructures vitales, et plongé une population entière dans la détresse. En Cisjordanie, l’expansion des colonies fragmente le territoire et rend illusoire toute solution politique viable.
Mais cette logique dépasse le théâtre palestinien. Au Libanles affrontements avec le Hezbollah maintiennent une tension permanente. Fr Syrieles frappes ciblant des positions pro-iraniennes intensifient un conflit déjà fragmenté. Même l’Irak subit des effets indirects des opérations visant les relais de l’influence iranienne. La souveraineté territoriale devient une capacité d’intervention régionale préventive, neutralisant toute menace avant qu’elle ne se matérialise.
L’inculpation de Netanyahu devant la Cour pénale internationale rappelle que nul dirigeant ne devrait se placer au-dessus du droit. Mais la puissance combinée au soutien diplomatique limite l’effet concret de la justice internationale, illustrant l’ombre inquiétante de l’impunité stratégique. Lorsque la souveraineté se mue en instrument de domination, elle cesse d’être un principe de coexistence et devient un levier d’exception permanente.
II. Le bras armé de Tel-Aviv : Trump, garant de l’exception
Sous Trump, l’alliance avec Israël franchit un seuil inédit. La doctrine « L’Amérique d’abord » transformer la politique étrangère américaine et fragiliser le multilatéralisme. Les décisions de reconnaissance unilatérale de Jérusalem et du plateau du Golan rompent avec des décennies de diplomatie multilatérale et légitiment certaines violations du droit international. Au Conseil de sécurité, le veto américain protège Israël de toute sanction.
En Europe, la présidence Trump a ébranlé l’unité occidentale. Les tensions commerciales et les provocations autour du Groenland ont humilié plusieurs dirigeants, les contraignant à s’aligner sur la ligne de Washington et Tel-Aviv. Seuls Pedro Sánchez et Francisco Mark Carney ont osé dénoncer publiquement ces violations et appeler à la désescalade avec l’Iran.
L’attitude du reste de l’Europe révèle une contradiction profonde. Les capitales européennes savent s’indigner lorsque la souveraineté de l’Ukraine est foulée, déchaînant sanctions et discours enflammés, brandissant moral et droit comme des étendards. Mais devant les ruines fumantes de Gaza et les manœuvres unilatérales du duo Netanyahu-Trump, cette vigueur se meurt. La parole chancelle, la prudence s’installe, et l’indignation, autrefois tonitruante, s’éteint en un murmure à peine audible. Plus troublant encore, au nom de leurs intérêts, ces mêmes puissances n’hésitent pas à déchaîner leur arsenal militaire, transformant la mesure en impuissance et le droit en simple instrument de convenance.
Cette différence de traitement illustre un double standard qui fragilise la crédibilité morale de l’Europe et affaiblit l’universalité du droit international.
En Amérique latine, les pressions économiques, sanctions et menaces tarifaires frappent le Venezuela, le Nicaragua, la Bolivie, le Mexique et le Brésil, accentuant la détresse des populations civiles et illustrant une vision des relations internationales où la puissance économique devient un instrument direct de pression politique.
Dans ce contexte, le soutien américain agit comme un multiplicateur de puissance pour Israël, neutralisant les mécanismes de sanction internationale et consolidant l’idée d’une exception stratégique permanente.
Conclusion générale : l’ère de l’exception et la fragilisation du droit
La séquence politique incarnée par le tandem Netanyahu/Trump dépasse de loin la simple convergence d’intérêts entre deux dirigeants. Elle marque un moment charnière où l’équilibre fragile entre la puissance et la norme se trouve complètement bouleversé. Dans cette configuration, la force ne se contente plus de défier le droit elle prétend désormais le redéfinir.
Les drames humains à Gaza, les tensions persistantes en Cisjordanie, les déstabilisations répétées du Liban, de la Syrie et de l’Irak, ainsi que l’escalade avec l’Iran témoignent d’un ordre régional sous pression permanente. Dans cet environnement, la sécurité devient un argument capable de justifier presque toutes les actions, et l’exception tend à se transformer en principe de gouvernement.
L’alliance entre Tel-Aviv et Washington a joué un rôle décisif dans cette mutation. En combinant la conception absolutisée de la souveraineté portée par Netanyahu et la protection diplomatique assurée par Washington, le système international se trouve confronté à une réalité préoccupante : certains États peuvent agir à la limite, voire au-delà, des normes sans redouter de véritables conséquences.
L’escalade avec l’Iran illustre jusqu’où cette logique peut conduire. Lorsque l’idée même d’éliminer des responsables au sommet d’un État jusqu’à évoquer la frappe de l’ayatollah Ali Khamenei dès les premières heures d’un conflit cesse de provoquer un choc moral universel et devient un simple calcul stratégique, la frontière entre légitime défense et politique de puissance s’est dangereusement déplacée.
Ce qui se joue dépasse le cadre du Moyen-Orient : c’est la crédibilité de l’ordre international né des ruines de la Seconde Guerre mondiale qui s’effondre. Un ordre fondé sur une promesse essentielle, selon laquelle la force ne saurait régner sans limites ni contrôle juridique. Or, lorsque la puissance neutralise les mécanismes de responsabilité et que certaines alliances semblent garantir l’impunité, cette promesse se fissure dangereusement.
Alors une interrogation grave et universelle subsiste, impossible à éluder : si l’exception devient la règle et que la force redéfinit la norme, quel refuge reste-t-il pour la justice et pour une paix durable ? Et si le droit cesse d’être la limite du pouvoir pour devenir son instrument, jusqu’où le monde est-il prêt à accepter cette dérive ?
M. El Hadji Amadou Niang est docteur en droit international, est ancien fonctionnaire international à l’Organisation de l’Unité Africaine et au secrétariat général de l’ONU, ancien Ambassadeur du Sénégal et consultant international de haut niveau.



