Roi Fahd ou la nouvelle alchimie architecturale du pouvoir selon Diomaye (Par Moussa Sarr)*

Étrange coïncidence ce soir. En rangeant ma bibliothèque, je tombe sur Psychologie des foules de Gustave Le Bon. Un monument de réflexion sur la mécanique invisible qui gouverne les foules politiques. Et soudain, une intuition surgit : ce qui s’est joué au roi Fahd lors de l’Assemblée générale de la coalition de Bassirou Diomaye Faye dépasse largement la simple tenue d’une réunion politique.
Pour qui observe la politique uniquement à la surface des faits, il s’agissait d’un rassemblement destiné à structurer une coalition présidentielle. Pour qui observe la politique comme un phénomène social complexe, c’était un moment de production symbolique du pouvoir.
La science politique nous enseigne que le pouvoir ne repose jamais seulement sur des institutions formelles. Il repose aussi sur des dispositifs symboliques, des mises en scène collectives et des rituels politiques qui permettent d’inscrire une autorité dans l’imaginaire social. Les sociologues du politique l’ont montré depuis longtemps : la politique est aussi une dramaturgie.
De ce point de vue, le Roi Fahd s’est transformé, l’espace d’un instant, en scène politique où se joue une dramaturgie particulière du pouvoir sénégalais contemporain.
La foule présente dans la salle a perçu ce que les foules perçoivent toujours en premier : les symboles. Elle a vu un président entouré d’alliés, une coalition qui s’organise, une unité proclamée. Elle a vu le spectacle visible de la politique.
Mais la dynamique réelle était plus profonde.
Dans la logique organisationnelle impulsée par Aminata Touré, cette assemblée n’était pas simplement un moment de mobilisation. Elle correspond à un processus classique de toute consolidation du pouvoir : transformer une coalition électorale, née dans la ferveur d’une victoire, en infrastructure politique durable.
Autrement dit, passer de l’élan révolutionnaire à l’architecture institutionnelle.
Toute révolution politique produit en effet un moment charismatique. Mais pour durer, ce moment doit être traduit en structures. Max Weber appelait ce phénomène de la « routinisation du charisme » : le moment où l’énergie révolutionnaire doit se transformer en ordre politique stable.
C’est précisément dans cet espace de transition que se situe aujourd’hui le pouvoir sénégalais.
Car le système qui se dessine repose désormais sur une triangulation politique singulière.
D’un côté, Ousmane Sonko demeure la source charismatique originelle du projet souverainiste, le gardien dudit projet et le pilier du pouvoir législatif. Son capital politique est celui de la mobilisation populaire, de la rupture symbolique avec l’ordre ancien et l’architecte de l’exécution des politiques publiques salvatrices qui régulent la gouvernance. .
Au centre, Bassirou Diomaye Faye incarne la légitimité institutionnelle du pouvoir d’État et le général du grand écart assumé. Il est la figure de la présidentialité, celle qui doit traduire l’élan politique en action gouvernementale et en stabilité institutionnelle.
Enfin, Aminata Touré, notre chère Mimi Nationale, ma vieille amie de Grenoble et de la Sicap Fann-Hock, apparaît progressivement comme une incontournable architecte organisationnelle de ce nouvel édifice politique. Son rôle consiste à structurer, à agréger, à discipliner l’espace politique autour du pouvoir présidentiel. Aida Mbbodj est ensevelie. En tout cas pour l’instant.
Ce triangle — charisme, présidence, organisation — constitue la véritable alchimie du moment politique actuel.
La foule réunie au roi Fahd n’en perçoit évidemment qu’une partie. Comme le souligne Gustave Le Bon, les foules comprennent les images et les symboles bien avant de saisir les architectures invisibles du pouvoir.
Elles voient l’unité proclamée. Elles ressentent l’énergie collective. Elles perçoivent la présence du chef.
Mais les lignes de force du pouvoir se dessinent ailleurs, dans les dispositifs organisationnels, dans les équilibres internes, dans les stratégies de structuration politique.
C’est pourquoi l’événement du Roi Fahd doit être lu non seulement comme une assemblée politique, mais comme un moment de cristallisation d’une nouvelle géométrie du pouvoir au Sénégal.
Une géométrie dans laquelle le charisme fondateur, la légitimité présidentielle et l’ingénierie organisationnelle cherchent encore leur point d’équilibre.
Ce qui s’est joué ce jour-là n’était donc pas seulement une réunion de coalition.
C’était, peut-être, l’une des premières manifestations visibles de la nouvelle architecture du pouvoir sénégalais
*Moussa SARR, Ph.D.
Président Directeur Général
Laboratoire Lachine – l’Auberge Numérique
Fondateur du Centre Liaison et Transfert Ndukur



