Quelle riposte politique pour le Pastef ?

La montée en puissance de la coalition «Diomaye Président» relance les interrogations sur l’avenir des relations entre le parti au pouvoir, PASTEF – Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité, et le chef de l’État Bassirou Diomaye Faye. À mesure que cette coalition se structure et élargit sa base, la question d’une réponse politique du Pastef devient centrale dans le débat public.
Depuis plusieurs semaines, les signaux de tension entre le président de la République et son Premier ministre Ousmane Sonko alimentent les spéculations sur l’existence de deux pôles distincts au sommet du pouvoir. D’un côté, le chef de l’État cherche à consolider sa coalition politique et à élargir son assise au-delà du parti qui l’a porté au pouvoir. De l’autre, plusieurs responsables du Pastef réaffirment leur fidélité au projet politique porté par Ousmane Sonko et à l’identité idéologique du parti.
Prudence et démonstration de force
Dans le même temps, de nombreux responsables du Pastef multiplient les messages de fidélité à Ousmane Sonko sur les réseaux sociaux. La porte‐parole du gouvernement, Marie Rose Khady Faye, a publié une photo d’elle portant une casquette aux couleurs du parti. Le ministre de la Fonction publique, Olivier Boucal, a formulé un message direct au Premier ministre en le qualifiant de « gardien de la révolution ». La ministre de la Jeunesse et des Sports, Khady Diène Gaye, a elle aussi réaffirmé son attachement au leader du Pastef. À l’Assemblée nationale, certains députés ont également pris position. La parlementaire Maimouna Bousso a appelé les militants à rester « sereins et unis », tandis que le député Guy Marius Sagna a lancé un mot d’ordre simple : « Focus ». Ces prises de position illustrent la bataille d’influence qui se joue actuellement au sein du camp au pouvoir. Pour certains observateurs, cette situation ressemble de plus en plus à une « guerre froide » politique. Chacun des deux dirigeants semble éviter l’affrontement direct tout en consolidant ses positions. Pour l’instant, la direction du Pastef semble privilégier une approche prudente. Aucun acte officiel de rupture n’a été posé, et le président de la République continue d’affirmer qu’il reste membre du parti.
L’option de la discipline partisane
Une autre réponse possible pour le Pastef consiste à rappeler strictement les règles internes du parti. Le règlement intérieur de la formation politique interdite en effet toute activité susceptible de créer des structures concurrentes ou fractionnistes. Dans ce contexte, certains cadres pourraient être tentés de demander une clarification politique au président de la République. La création et le développement d’une coalition autonome pourraient être perçus comme un ensemble à la discipline du parti. Mais une telle démarche comporte des risques. Une confrontation directe avec le chef de l’État pourrait ouvrir une crise politique majeure au sommet de l’État. Le Pastef doit donc mesurer les conséquences d’une telle initiative, d’autant plus que le président conserve une légitimité institutionnelle importante en tant que chef de l’exécutif.
Vers une bataille électorale ?
Au-delà des tensions politiques actuelles, les prochaines échéances électorales pourraient constituer le véritable test pour les relations entre les deux camps. Plusieurs analystes évoquent déjà la possibilité de listes distinctes lors des élections locales. Dans ce scénario, la coalition « Diomaye Président » pourrait présenter ses propres candidats, tandis que le Pastef alignerait ses propres listes. L’analyste politique Amadou Diallo estime que la rencontre organisée ce jour s’inscrit dans la logique normale de fonctionnement d’une coalition politique. Selon lui, la tenue d’une Assemblée générale et la participation de son président aux travaux relèvent d’un exercice classique de mobilisation et de structuration interne.
Toutefois, il souligne un élément qu’il juge particulièrement significatif : le fait que Bassirou Diomaye Faye, président de la coalition Diomaye Président, revendique en même temps son appartenance à Pastef, formation politique qui avait, de son côté, mis en place sa propre coalition.
Pour Diallo, cette situation crée inévitablement des interrogatoires. « Le chevauchement entre les deux coalitions et la position de Diomaye Faye, qui semble se situer à la croisée des deux dynamiques, suscitent des questionnements », analyse-t-il.
À ses yeux, le chef de l’État cherche surtout à consolider son ancrage politique à travers la coalition Diomaye Président, afin de disposer d’un levier politique solide
Dans cette perspective, l’analyste estime que le président tente de transformer cette coalition en véritable base politique susceptible de lui offrir une marge de manœuvre, notamment dans l’hypothèse où Pastef adopterait une posture plus critique à son égard. « Il cherche clairement à faire de cette coalition une force alternative capable de lui servir d’appui politique si Pastef venait à se rebeller, ce qui semble déjà se manifester de manière officieuse », observe-t-il.
Selon lui, le chef de l’État ne montre aucun signe de recul. Bien au contraire, la coalition présidentielle devrait poursuivre sa structuration dans la perspective des prochaines échéances électorales, en particulier les élections locales. Amadou Diallo estime d’ailleurs qu’à ce stade, il n’est pas exclu que deux dynamiques concurrentes émergent : une liste portée par la coalition Diomaye Président et une autre sous la bannière d’Ousmane Sonko. Une telle configuration pourrait, selon lui, accentuer les tensions politiques à l’approche du examen.
S’agissant de la participation du chef de l’État à la cérémonie de clôture de l’assemblée générale de Diomaye Président, il y voit avant tout un geste politique visant à consolider les rangs de la coalition. Pour lui, la présence de Bassirou Diomaye Faye répond à une logique de reconnaissance et d’encouragement envers les membres de l’alliance. « Le président veut simplement remercier les responsables et militants de la coalition, leur témoigner sa satisfaction et les encourager à poursuivre leurs efforts politiques, tout en leur montrant qu’il reste à leurs côtés », explique l’analyste. Il estime également qu’il ne faut pas s’attendre, dans ce contexte, à des déclarations hostiles à Pastef. Selon lui, le chef de l’État devrait privilégier une posture préservée et éviter toute prise de position susceptible d’accentuer les tensions au sein de la majorité politique.
Une rupture encore évitée
Malgré les tensions, aucun des deux camps ne semble pour l’instant prêt à franchir le pas de la rupture. Les enjeux institutionnels et politiques restent trop importants. Une séparation brutale pourrait fragiliser l’équilibre du pouvoir et ouvrir une période d’incertitude politique. C’est pourquoi la situation actuelle ressemble davantage à une phase de re‐réorientation. Chacun des deux dirigeants semble consolider sa base politique tout en cherchant l’affrontement direct.
Pour Maurice Soudieck Dione, professeur agrégé de sciences politiques à l’université Gaston‐Berger de Saint‐Louis, il s’agit là « d’un ajustement à la pratique réelle du pouvoir ». Autrement dit, une série d’assouplissements qui ne traduit pas encore une scission nette. « Ce n’est pas encore la rupture totale, il y a des infléchissements et des glissements sémantiques dans la vision du projet, mais ce n’est pas encore une césure absolue par rapport au Pastef, poursuit‐il. Aussi, sur le plan stratégique, il y a toujours cette volonté de vouloir capter des soutiens au sein du Pastef. » Bassirou Diomaye Faye s’est contenté de faire des allusions discrètes aux tensions connues avec son Premier ministre, sans commenter l’avenir de leur relation. « Le silence a beaucoup de vertus », à-t-il glissé.
Mais à mesure que les échéances électorales approcheront, la pression politique pourrait s’intensifier. Et le Pastef devra alors décider s’il privilégie la préservation de l’unité du pouvoir ou l’affirmation de son autonomie politique face à la coalition présidentielle. En tout cas la réponse du Pastef à la montée en puissance de « Diomaye Président » pourrait redéfinir les équilibres politiques du Sénégal dans les années à venir.



