La Grande Royale, une visionnaire du dialogue des cultures

Le 8 mars, Journée internationale des droits des femmes, a offert un cadre symbolique à une réflexion intellectuelle de haute volée sur l’un des personnages féminins les plus marquants de la littérature africaine.
Dans les locaux d’Amani TV, le professeur Abdoulaye Elimane Kane, philosophe et ancien ministre de la Communication et de la Culture, a animé une conférence magistrale consacrée à la Grande Royale, figure centrale du roman L’Aventure ambiguë de Cheikh Hamidou Kane. L’événement, brillamment modéré par l’écrivaine et professeure de lettres classiques Fatimata Diallo Ba, a réuni un plateau d’intellectuels de premier plan : le philosophe Souleymane Bachir Diagne, l’écrivain et ministre-conseiller Amadou Tidiane Wone, le Dr Ebrima Sall, ainsi que les journalistes Mademba Ndiaye et Hamet Ly.
Loin d’être une pure création littéraire, la Grande Royale trouve son inspiration dans une personne ayant réellement existé. Selon les révélations du Professeur Kane, il s’agit de Binter Racine Kane, née en 1886 et décédée en 1974. “Elle était la cousine germaine du grand-père paternel de Cheikh Hamidou et du grand-père maternel. Elle avait donc le statut de grand-mère vis-à-vis de l’auteur”, a précisé le conférencier, qui a spécifiquement connu cette figure d’autorité.
D’une taille imposante d’environ 1,80 mètre, dotée de grandes pommettes et d’un visage large, Binter Racine Kane possédait une prestance naturelle renforcée par son statut social. “C’est son statut social qui lui donne cette autorité et qui était connu de tous ceux qui l’ont connu”, a souligné le professeur Kane, évoquant la position particulière des femmes dans certaines familles africaines, notamment lorsqu’elles sont les sœurs des pères.
Le cœur de la conférence a porté sur la scène emblématique où la Grande Royale convoque l’assemblée des Dialobés pour défendre l’envoi des enfants à l’école coloniale. Le Professeur Kane a analysé la disposition géométrique de cette assemblée, où hommes et femmes occupent chacun des deux côtés d’un carré, préfigurant selon lui la loi sénégalaise sur la parité absolue de 2010.
L’oratrice utilise des métaphores puissantes tirées de l’expérience quotidienne. “Les semences, nous en avons bien besoin pour manger, mais nous en distrions une partie pour l’enfouir dans la terre. Elle pourrit, c’est la condition pour qu’elle renaisse”, a rappelé le conférencier en citant le roman. Cette métaphore agricole sert à justifier le sacrifice apparent que représente l’envoi des enfants à l’école étrangère.
La formule la plus célèbre du personnage, adressée au jeune Samba Diallo, appelle à une lecture nuancée. “Apprendre l’art de vaincre sans avoir raison” doit se comprendre à deux niveaux, a expliqué le Professeur Kane. Au premier degré, il s’agit d’acquérir des techniques. Au deuxième degré, l’expression contient « de l’ironie et de la réserve », rappelant que l’apprentissage technique ne doit pas se faire au détriment des valeurs éthiques des Dialobés.
Le débat sur l’identité hybride
L’intervention du philosophe Souleymane Bachir Diagne a enrichi la réflexion sur la question identitaire. Selon lui, la Grande Royale incarne une conception dynamique de l’identité, à l’opposé de l’identitarisme. “L’identité est une identité en mouvement”, a-t-il affirmé lors de la conférence, rappelant que la civilisation islamique elle-même avait su s’ouvrir à l’héritage grec malgré sa domination politique sur le monde byzantin.
Le philosophe a mis en garde contre la pétrification culturelle : “Si toute la pensée que j’ai de mon identité, c’est qu’elle est menacée par des forces extérieures, c’est que j’ai une identité rabougrie défensive.” La mort tragique de Samba Diallo dans le roman, assassiné par “le fou” traumatisé par l’Occident, illustre selon lui l’échec de la juxtaposition des identités au lieu de leur interpénétration.
L’écrivain Amadou Tidiane Wone a souligné le rôle précurseur de la Grande Royale dans l’affirmation de l’autorité féminine. Son courage à convoquer une assemblée mixte et à déclarer que “désormais il faut se mettre dans la tête que ça va être comme ça” en fait, selon lui, une figure proto-féministe. Le Dr Ebrima Sall a renchéri en notant que des écoles portent aujourd’hui le nom de “Grande Royale”, témoignant de la transformation du personnage en archétype.
Toutefois, la modératrice Fatimata Diallo Ba a rappelé que malgré ces figures d’autorité, “la grande majorité des femmes de ce pays reste encore mineure”, notamment dans le code de la famille où elles ne deviennent jamais pleinement majeures. Le Professeur Kane a reconnu l’existence de “pesanteurs sociaux” et de “lenteurs dans la prise de décisions sur le plan juridique”, citant les débats autour de la révision du code de la famille datant de 1972.
L’impossible intégrisme identitaire
Face à une question sur le risque d’un “intégrisme identitaire” chez certains qui rejettent en bloc l’héritage occidental, le professeur Kane s’est montré catégorique. “Il est difficile aujourd’hui de pratiquer l’intégrisme identitaire”, at-il affirmé, soulignant que la technique est “le seul objet culturel absolument universalisable”. Il a rappelé que même les dirigeants religieux les plus conservateurs utilisent les technologies modernes, rendant toute fermeture totalement contradictoire.
Le conférencier a également déconstruit l’illusion de cultures “pures”, notant que le pulaar lui-même est une langue hybride où “60% des termes sont vraiment pulaar, mais les 40 autres, nous les avons en partage avec le wolof, le sérère, ou nous les avons empruntés au soninké, au mandingue, à l’arabe et au français”.
En conclusion, la modératrice a tenu à rappeler le sens de la Journée du 8 mars véritable. “Je ne sais pas si aujourd’hui est un jour de fête. Pour moi, c’est un jour de lutte et de combat pour que les droits des femmes deviennent effectifs”, at-elle déclaré avec force, soulignant l’écart persistant entre les droits formels et leur application concrète.



