Société, Culture

Pourquoi Donald Trump pourrait reculer face à l’Iran

(SénéPlus) – Dans une tribune remarquée publiée dans le quotidien israélien Haaretz, l’économiste israélien Eran Yashiv propose une lecture critique de la posture stratégique de Donald Trump face à l’Iran. L’article, intitulé The TACO Risk: Why Trump Will Chicken Out Against Iran, Too, avance une thèse provocatrice : le président américain suivrait un schéma récurrent consistant à adopter une rhétorique maximaliste avant de se retirer ou de négocier une question plus modérée. Ce comportement, que certains observateurs ont résumé par l’acronyme TACO (Trump Always Chickens Out, « Trump finit toujours par reculer »), pourrait selon lui se reproduire dans la confrontation actuelle avec Téhéran.

Cette hypothèse intervient dans un contexte de fortes tensions régionales, marquées par l’escalade militaire entre les États-Unis, Israël et l’Iran et par des déclarations américaines évoquant une possible « reddition sans condition » de la République islamique.

Une logique de confrontation suivie de recul

Selon Yashiv, la politique étrangère de Donald Trump obéirait souvent à une séquence en trois temps.

D’abord, une phase de menace maximale, marquée par des déclarations spectaculaires et une montée rapide de la pression politique ou militaire. Dans plusieurs crises internationales, Trump a utilisé ce registre pour affirmer sa détermination et créer un effet de choc diplomatique.

Vient ensuite une phase de tension extrême, durant laquelle les marchés, les alliés et les adversaires anticipent un affrontement majeur. Dans le cas de l’Iran, cette période correspond à l’intensification des frappes et à la multiplication des déclarations de guerre économique et militaire.

Enfin, selon l’auteur, apparaît une phase de retrait stratégique, où l’objectif initial est reconfiguré ou redéfini, permettant à Washington de revendiquer un succès politique tout en entraînant un engagement militaire prolongé.

Pour Yashiv, cette logique tient autant à des contraintes politiques internes qu’à la nature même du système international. Les États-Unis, malgré leur puissance, hésitent à s’engager dans des conflits prolongés susceptibles de devenir politiquement coûteux.

Le précédent des crises internationales

L’argument central de la tribune repose sur l’observation des précédents. L’expression « Trump Always Chickens Out » a émergé dans les milieux financiers et politiques pour décrire une tendance du président américain à atténuer ou reporter des décisions initialement très agressives, notamment dans le domaine commercial ou diplomatique.

Plusieurs exemples sont souvent cités dans ce débat :

• les menaces extrêmement dures contre la Corée du Nord suivies de négociations directes avec Kim Jong-un,

• la politique commerciale faite de menaces tarifaires puis de compromis,

• ou encore certains épisodes de confrontation avec l’Iran qui se sont terminés par des désescalades.

Pour Yashiv, ces derniers contribuent à façonner la perception stratégique des adversaires des États-Unis.

Le calcul stratégique de l’Iran

La tribune suggère que les dirigeants iraniens pourraient chercher à exploiter cette dynamique.

Dans une confrontation asymétrique avec la première puissance militaire mondiale, Téhéran n’a pas nécessairement besoin de gagner militairement. Il lui suffit de tenir dans la durée, en mettant sur la fatigue politique et économique de l’adversaire.

Ce type de stratégie, souvent décrit dans la littérature stratégique comme une « guerre d’endurance », consiste à éviter les affrontements décisifs tout en maintenant une pression constante.

Dans cette perspective, le calcul iranien pourrait être le suivant : prolonger la crise jusqu’à ce que Washington cherche une sortie diplomatique qui lui permette de sauver la face.

Les contraintes politiques américaines

L’analyse de Yashiv insiste également sur les contraintes internes pesant sur la politique américaine.

Une guerre ouverte contre l’Iran comporte plusieurs risques majeurs :

• une flambée des prix du pétrole et un choc économique mondial,

• une extension du conflit à l’ensemble du Moyen-Orient,

• des pertes humaines et militaires susceptibles d’affecter l’opinion publique américaine.

Dans ce contexte, la tentative de déclarer rapidement une victoire politique, même limitée, pourrait devenir forte.

La thèse du « risque TACO » comporte cependant un paradoxe.

Si les adversaires des États-Unis sont convaincus que Washington finira par reculer, ils pourraient être tentés de tester les limites américaines. Or une telle dynamique comporte un danger : si le président américain estime que sa crédibilité est directement mise en cause, il pourrait au contraire choisir l’escalade.

Le résultat serait alors l’inverse de celui anticipé : une confrontation plus violente que prévue

La tribune de Yashiv s’inscrit dans la tradition éditoriale du quotidien Haaretz, l’un des journaux les plus anciens et les plus influents d’Israël. Fondé en 1918 et basé à Tel-Aviv, ce journal publie des éditions en hébreu et en anglais et est souvent considéré comme une référence pour l’analyse politique et diplomatique au Moyen-Orient.

Haaretz est généralement associé à une ligne éditoriale libérale et critique, notamment sur les questions de politique étrangère, de sécurité et de droits civiques. Son audience dépasse largement Israël, l’édition anglophone étant lue par de nombreux décideurs, chercheurs et observateurs internationaux.

Eran Yashiv, un économiste engagé dans le débat public

L’auteur de la tribune, Eran Yashiv, n’est pas un journaliste mais un économiste reconnu. Professeur d’économie à l’Université de Tel-Aviv, il est spécialisé dans la macroéconomie, les cycles économiques et la dynamique du marché du travail.

Docteur de l’Université hébraïque de Jérusalem et ancien chercheur post-doctoral au MIT, Yashiv a publié de nombreux travaux académiques dans des revues internationales prestigieuses comme American Economic Review.

Il a également exercé des fonctions de conseiller auprès de la Banque d’Israël et de la Banque d’Angleterre et participe régulièrement au débat public par des tribunes publiées dans des journaux internationaux.

La tribune de Yashiv illustre les interrogations profondes suscitées par la crise actuelle au Moyen-Orient. Entre escalade militaire, calcul stratégique et contraintes politiques, la question du conflit reste incertaine.

L’idée du « risque TACO » ne constitue pas une certaine prédiction, mais plutôt une hypothèse sur la manière dont les dirigeants et les adversaires des États-Unis interprètent la stratégie américaine.

En définitive, la question centrale posée par l’auteur dépasse le cas de Donald Trump : dans une confrontation internationale, la perception de la détermination d’un dirigeant peut devenir aussi importante que sa puissance militaire réelle.

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