Société, Culture

De Vichy à Sonko, généalogie d’une loi homophobe

(SénéPlus) – Dans une enquête publiée le 7 mars 2026 dans Jeune Afrique, la datajournaliste Marie Toulemonde révèle un paradoxe troublant : au Sénégal, le parti au pouvoir qui se revendique à la pointe du combat décolonial entend durcir une législation homophobe héritée… du régime collaborationniste de Vichy.

Le 24 février, le Premier ministre Ousmane Sonko a présenté aux députés un projet de loi visant à relever drastiquement les peines encouragées pour « actes contre nature ». Actuellement passibles d’un à cinq ans de prison, ces actes seraient désormais punis de cinq à dix ans, avec des amendes pouvant atteindre 10 millions de francs CFA, rapporte Toulemonde.

Le texte va plus loin en criminalisant la “promotion ou la justification publique de l’homosexualité”, la diffusion de contenus favorables (articles, images, vidéos, publications sur les réseaux sociaux) et même “la défense publique des personnes LGBT”, avec des peines de trois à sept ans de prison. Dans ce projet, l’homosexualité est placée dans la même catégorie que la zoophilie et la nécrophilie.

Cette offensive législative intervient après une vague d’arrestations massives. Depuis début février, une trentaine d’hommes accusés d'”actes contre nature” ont été interpellés. Les enquêteurs ont fouillé leurs téléphones, procédé à de nouvelles arrestations et lancé des appels à la délation sur les réseaux sociaux, précise la journaliste.

Le paradoxe est saisissant. Les Patriotes africains du Sénégal pour le travail, l’éthique et la fraternité (Pastef), qui “revendiquent leur souverainisme et s’affirment à la pointe du combat décolonial”, entendent renforcer les peines prévues à l’article 319 du code pénal sénégalais, “une disposition calquée sur une loi d’août 1942 modifiant le Code pénal français, adoptée sous le régime collaborationniste de Vichy”, écrit Toulemonde.

Le cas sénégalais n’est pas isolé. Parmi les 32 pays africains où l’homosexualité reste criminalisée, la grande majorité s’appuie sur une législation héritée de la période coloniale, révèle JA. Du côté britannique, l’article 377 criminalisant les « rapports charnels contre-nature » a été décliné dans l’ensemble des colonies de la Grande-Bretagne, notamment en Afrique. La plupart de ces pays ont conservé cette législation après les indépendances, parfois en alourdissant les peines.

Une réécriture de l’histoire

“Invoquer aujourd’hui la volonté de défendre les ‘valeurs africaines précoloniales’ pour justifier un renforcement des lois criminalisant l’homosexualité est donc, en réalité, une réécriture de l’histoire”, tranche Toulemonde.

L’homosexualité n’a pas été “importée” par les colons, comme le prouvent les traces linguistiques de son existence sur le continent depuis des siècles. La datajournaliste cite les travaux du chercheur camerounais Charles Gueboguo : dans les sociétés haoussa du Nigeria, les dan daudu (hommes adoptant des codes féminins) sont reconnus publiquement depuis au moins la fin du XIXe siècle. Chez les Gangellas en Angola, les relations entre personnes de même sexe étaient connues et tolérées. En wolof, langue majoritaire au Sénégal, les “góor-jigéen” (littéralement “homme-femme”) sont nommés et tolérés depuis la période précoloniale.

“En réalité, ce n’est pas l’homosexualité qui a été importée d’Occident, mais sa criminalisation”, conclut l’auteure.

Ce renversement de réalité n’est pas spontané. Des organisations comme l’Alliance Defending Freedom ou Family Watch International ont documenté leur présence à Accra à Nairobi, où elles financent des campagnes, forment des militants et fournissent des argumentaires législatifs clés en main.

Selon les chercheurs de la revue Politique africaine cités par Toulemonde, ces réseaux “abusent préférentiellement du lexique décolonial pour faire passer une doxa homophobe d’origine très occidentale au nom d’une prétendue défense de l’authenticité culturelle africaine”.

Une tendance continentale inquiétante

Depuis 2023, cette stratégie porte ses fruits sur le continent. L’Ouganda a promulgué une loi incluant la peine de mort pour « homosexualité aggravée ». Le Mali d’Assimi Goïta a criminalisé l’homosexualité en novembre 2024, une première dans un pays où les textes de loi ne l’évoquaient pas jusqu’alors. Le Burkina Faso d’Ibrahim Traoré a suivi en septembre 2025 avec un texte voté à l’unanimité prévoyant deux à cinq ans de prison.

Au Ghana, où les évangélistes américains sont très présents, un projet prévoyant jusqu’à dix ans de prison pour “promotion des droits LGBT” est en cours de réintroduction, rapporte Jeune Afrique.

Quelques pays prennent le chemin inverse. Maurice a décriminalisé l’homosexualité en 2023, la Namibie en 2024. Mais ces législations progressistes font figure d’exception, note Toulemonde.

Face à la répression accumulée au Sénégal, la communauté s’organise. Beaucoup réactivent les filières pour rejoindre la Gambie voisine ou trouver refuge en France, où l’Ofpra considère depuis 2021 que le Sénégal n’est pas un “pays sûr” pour les personnes LGBT+.

Related Articles

Leave a Reply

Your email address will not be published. Required fields are marked *

Back to top button