Société, Culture

La démocratie à l’épreuve de l’outrance

Il fut un temps où la querelle politique, même vive, obéissait à un certain art. On s’opposait avec la vigueur, parfois avec la férocité, mais la dispute restait contenue dans les limites d’un langage qui reconnaissait à l’adversaire une dignité minimale. La démocratie vivait de ces frictions. Elle s’en nourrissait même.

Aujourd’hui, un autre climat semble s’installer. L’adversité politique, au Sénégal, paraît de plus en plus réduite à un pis-aller. Elle n’est plus un désaccord argumenté, mais une hostilité rituelle, presque mécanique, où l’on remplace la discussion par la désignation d’un coupable. Il suffit de ne pas être d’accord pour devenir la cible. L’opposant cesse d’être un contradicteur. Il devient un exutoire. Une victime expiatoire offerte à la colère du moment. Cette dérive, que l’on croyait réservée aux démocraties fatiguées, s’insinue désormais dans le débat public sénégalais.

Le cas du député Cheikh Bara Ndiaye mérite que l’on s’y attarde. Sur les plateaux d’une télévision de la place comme dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, son exercice favori consiste à tirer à vue sur le chef de l’État. La critique, dans son principe, est légitime. Elle est même indispensable dans une démocratie digne de ce nom. Mais encore faut-il distinguer la critique de l’invective.
Or les qualificatifs employés pour disqualifier le président de la République semblent n’avoir plus de limites. Chaque sortie ajoute une couche de virulence supplémentaire, comme si la surenchère verbale était devenue la nouvelle monnaie de la vie politique. Le phénomène serait anecdotique s’il ne rencontrerait un écho complaisant. Dans l’hémicycle, les diatribes déclenchent parfois des applaudissements nourris.

Le spectacle devient alors plus troublant que la parole elle-même.
Car la question se pose avec une insistance croissante. L’immunité parlementaire est-elle synonyme d’impunité ? Conçue pour protéger la liberté d’expression des élus, elle ne saurait se transformer en permis d’outrance. La République protège la parole parlementaire pour qu’elle éclaire le débat public. Elle ne la sanctuarise pas pour qu’elle serve de tribune à l’excès permanent.
Qu’est-ce donc qui rend le député Cheikh Bara Ndiaye si manifestement intouchable ? Est-ce la complaisance de son camp ? Est-ce la logique d’une polarisation qui récompense la radicalité au détriment de la mesure ? Ou bien le signe plus inquiétant d’un relâchement général des règles tacites qui, jusqu’ici, donnaient à la vie publique sénégalaise sa tenue et sa retenue ?

Car il ne s’agit pas ici de défendre un homme, mais une institution. On peut ne pas partager les orientations du président Bassirou Diomaye Faye. On peut contester ses choix, critiquer ses décisions, discuter sa politique. Rien de plus normal. La démocratie se nourrit de ces affrontements. Mais elle exige aussi une forme de discipline morale. On doit des égards à la fonction qui représente le chef de l’État, dépendant des passions partisanes.
C’est là l’une des subtilités de la démocratie.

Elle ne repose pas seulement sur les règles juridiques. Elle tient aussi à une intelligence politique collective, à cette capacité à distinguer les frustrations militantes des exigences républicaines. Lorsque cette frontière se brouille, le débat public se dégrade. La critique cesse d’éclairer. Elle devient une arme de délégitimation.
Et lorsque l’outrance devient la norme, la politique se transforme en arène où chacun cherche moins à convaincre qu’à humilier. On applaudit le trait le plus dur. On célèbre la formule la plus bénissante. Le courage politique se mesure alors à la violence du propos.

La démocratie sénégalaise vaut mieux que cette facilité. Elle s’est construite dans la pluralité, dans la confrontation des idées et dans un sens aigu de la responsabilité publique. L’opposition a longtemps joué un rôle d’aiguille sans jamais renoncer à une certaine élégance dans la critique.
C’est peut-être cette élégance qu’il faut aujourd’hui retrouver. Non pour adoucir les désaccords, mais pour leur redonner leur véritable fonction. Car la démocratie n’est pas l’art de détester l’adversaire. Elle est l’art plus difficile de lui répondre. Et, parfois, de lui résister sans jamais renoncer à la dignité des institutions.

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