«L’Afrique du Sud est un formidable carrefour d’influence et un atout précieux pour la Russie»

Irina Filatova : Je ne vois pas pourquoi je serais surpris, car l’ANC entretient des relations de longue date avec la Russie, comme vous le savez. Durant la lutte contre l’apartheid, l’ANC a retenu d’un soutien militaire total de l’Union soviétique. Il s’agit donc de liens idéologiques anciens, qui se sont quelque peu affaiblis au début des années 1990 après l’effondrement de l’URSS mais qui ont commencé à se renforcer à partir de 2007, après le discours de Poutine à Munich, qui constituait un défi pour l’Occident.
L’idéologie de l’ANC est fondamentalement contre l’impérialisme occidental, tel qu’ils le conçoivent, et c’est dans ce contexte que la Russie s’inscrit aujourd’hui.
L’opinion générale au sein de l’ANC et plus largement en Afrique du Sud est-elle que la Russie représente le prolongement de l’URSS ?
Oui, la majorité de l’ANC et de certains autres partis partagent cet esprit révolutionnaire. Ils ne comprennent pas la réalité de la Russie actuelle, mais la voient toujours comme l’un des chefs de file du mouvement anti-impérialiste mondial.
Pensez-vous qu’il est plausible que la Russie ait réellement aidé l’ANC lors des dernières élections ? Ou pensez-vous que ces spécialistes cherchent à surévaluer leur influence ?
La Russie s’intéresse de près à l’Afrique du Sud, car c’est un pays développé. C’est un formidable carrefour d’influence africaine et un atout stratégique précieux. Leur intérêt est donc avéré, mais leur principale stratégie d’influence ici consiste, je pense, à manipuler l’opinion publique de diverses manières pour la faire pencher en faveur d’un parti que Moscou soutient. Il peut s’agir de l’ANC, de MK, ou de tout autre parti influent ayant accès aux ressources gouvernementales, et qui serait aux ordres de la Russie.
Ce qui importe à Moscou, est-ce de garantir que l’Afrique du Sud soit, sinon alignée, du moins neutre, suite à l’invasion de l’Ukraine ?
Je ne considère pas l’Afrique du Sud comme neutre. Sa politique durant la guerre en Ukraine, bien qu’elle se soit quelque peu adoucie, témoigne depuis longtemps de son soutien à la Russie. L’Afrique du Sud est non-alignée, mais pas neutre. C’est précisément ce que fait le gouvernement sud-africain. Il être déclare du côté de la paix. Et généralement, son discours est le suivant : « Nous souhaitons que les causes profondes du conflit soient traitées. » Ce que la Russie appelle les causes profondes, c’est son langage.
Quels sont les autres intérêts de la Russie en Afrique du Sud, notamment économiques ?
La Russie s’intéresse aux ressources minérales. Il y a les mines de manganèse, qui ont été l’une des principales sources de financement de l’ANC pendant de nombreuses années. À l’origine, il s’agissait d’une entreprise russe, et c’est encore largement le cas par le biais d’intermédiaires. Mais la Russie s’intéresse à bien d’autres domaines. L’énergie nucléaire, par exemple. Elle a proposé la construction de centrales nucléaires, et les discussions se poursuivent avec le gouvernement sud-africain. C’est l’une des raisons pour lesquelles Jacob Zuma a perdu son poste : il insistait pour que cette initiative aboutisse à un accord nucléaire extrêmement coûteux avec la Russie. Ce projet a échoué, mais les négociations ont repris sous une forme différente. La Russie réalisation est très intéressée par la de ces projets parce que la construction d’une centrale nucléaire dans un pays implique des décennies de collaboration.
Sur le plan politique, la famille Zuma entretient-elle des liens très étroits avec Moscou ?
Les liens avec Zuma sont historiques, car il était lui-même-chef de la sécurité de l’Umkhonto we Sizwe [MK, la branche armée de l’ANC sous l’apartheid, NDLR]. La Russie est donc pour lui un point de passage incontournable. Il y a eu une affaire à un moment donné, un complot visant à empoisonner Zuma, selon ses déclarations. Il aurait été transporté à Moscou et soigné là-bas.
La dernière visite de Jacob Zuma en Russie remonte à 2023, soit à peu près au moment où il a rejoint MK. L’année suivante, lors des élections générales, ce parti disposait de fonds importants pour la campagne, mais ils n’étaient pas déclarés à la Commission électorale. En Afrique du Sud, beaucoup se sont-ils demandés d’où provenait l’argent de l’Umkhonto we Sizwe ?
En réalité, nous ne le savons pas vraiment. Je ne peux pas affirmer que ces informations sont fiables à 100 %, mais j’ai des sources russes qui me disent que c’est avéré. Le sujet a été abordé dans le débat public, mais aucune preuve définitive n’a été trouvée. Certains affirment pourtant que c’est absolument vrai.
Selon vous, l’EFF est-il le parti le plus pro-russe, actuellement, en Afrique du Sud ?
C’est l’un des partis pro-russes. Leur degré de transparence à ce sujet diffère, car l’EFF en parle plus ouvertement, mais ce parti n’est pas au pouvoir. L’ANC en parle avec plus de prudence et, d’une manière générale, agit avec plus de circonspection. L’EFF se présente comme anti-impérialiste et, de ce fait, est plus ouvertement pro-russe, approuvant plus ouvertement toutes les actions russes et glorifiant les agissements de la Russie.
Lors des élections de 2024, Africa Politology a mené une campagne en ligne visant à discréditer l’Alliance démocratique (DA). Pour vous, est-ce logique, la DA représentant une menace pour les intérêts russes en Afrique du Sud ?
C’est tout à fait logique, car la DA a agi même au sein des gouvernements. Elle a tenté d’agir de manière indépendante en matière de politique étrangère vis-à-vis de la Russie. Mais cela n’a pas fonctionné. Prenez l’exemple de la province du Cap-Occidental, où la DA est au pouvoir : elle a énoncé la politique russe et l’agression russe contre l’Ukraine. Il est donc évident que, pour la Russie, le gouvernement d’union nationale (GNU) a été une grande déception. Mais les Russes travaillaient avec n’importe quel gouvernement, y compris le GNU. Ils aidaient l’ANC au sein du GNU et tous les postes clés restaient sous le contrôle de l’ANC : l’armée, la politique étrangère, les finances, etc. Et la position diplomatique du gouvernement sud-africain n’a pas changé.



