Société, Culture

En Afrique de l’Ouest, l’asphalte comme baromètre de la démocratie

(SénéPlus) – Voyager par la route en Afrique de l’Ouest n’est pas un simple déplacement géographique. C’est avant tout un « audit de l’État » et une évaluation grandeur nature du contrat social, selon l’analyste Cheta Nwanze. Dans un essai percutant publié le 5 mars 2026 dans La lettre d’idées sous le titre En Afrique de l’Ouest, la route vers la légitimité est pavée de bitumel’auteur relate son trajet entre Dakar au Sénégal et Bissau, en Guinée-Bissau, effectué en septembre 2025 pour le compte de la Cedeao. Son récit dresse le portrait sans concession d’une région où l’adhésion à la démocratie se heurte à la faillite des infrastructures et des institutions étatiques.

Le Sénégal, vitrine d’un contrat social fonctionnel

Le point de départ du voyage, au sortir de Dakar, illustre ce à quoi ressemble un État qui remplit ses obligations de base. Sur ces routes pavées et bien signalées, « les officiers nous ont fait signer de passer après un coup d’œil superficiel aux documents », raconte l’auteur. Aucun pot-de-vin n’est réclamé. Cette tranquillité symbolise un contrat social où l’autorité de l’État est respectée parce qu’elle garantit la sécurité et la fluidité des déplacements.

Cependant, Cheta Nwanze prend soin de rappeler que cette stabilité sénégalaise repose sur des bases fragiles, menacées par le chômage des jeunes et des inégalités criantes. Mais sensiblement au reste du trajet, ce fonctionnement sans heurt sert de « référence à l’aune de laquelle tout ce qui suit doit être mesuré ».

La Gambie, ou la corruption institutionnalisée

Dès le passage de la frontière gambienne à Farafenni, la réalité bascule. Un garde-frontière réclame immédiatement 4 000 francs CFA (environ 7 dollars) pour autoriser l’entrée. Selon l’auteur, cette corruption n’est pas un acte isolé, mais le reflet de l’« ADN institutionnel » des forces de sécurité gambiennes, largement formées par la police nigériane dans les années 1990.

Sur ces routes dégradées, les barrages policiers se multiplient. « À chacun d’eux, le même rituel s’est répété », observe Nwanze, décrivant comment les agents de l’État agissent comme des « obstacles autorisés » plutôt que comme des facilitateurs. Face à cet État qui se comporte en machine à extorquer, les jeunes fuient en masse. Un commerçant nigérian rencontré en route reprend tragiquement cette impasse : « La police lui prend son argent s’il travaille. Le gouvernement ne fait rien. Au moins, sur la mer, il y a une chance. »

Guinée-Bissau : quand l’État s’évapore

Le stade ultime de la déliquescence étatique est atteint en Guinée-Bissau. Après la frontière, la route ne s’est pas contentée de se détériorer, « elle a disparu ». Ce qui devait être un trajet de deux heures s’est transformé en sept heures de calvaire dans la boue. Pour l’auteur, cette route fantôme symbolise la dissolution physique de l’État, dans un pays parmi les plus pauvres du monde, où « aucun président élu n’a achevé un mandat complet » à l’exception de José Mário Vaz.

L’absence d’infrastructures préfigurait d’ailleurs le chaos politique. Quelques semaines seulement après ce voyage, en novembre 2025, un nouveau coup d’État militaire renversait le président Umaro Sissoco Embaló. « Lorsque l’État s’évapore du paysage, il renonce à sa prétention au monopole de la force légitime », analyse Nwanze.

La Cedeao face à sa crise de crédibilité

Ce tableau de la défaillance des États s’inscrit dans un contexte plus large : celui du discrédit de la Cedeao. Alors que l’organisation prône la libre circulation, le voyage de Cheta Nwanze démontre que « le mouvement dépend de qui vous connaissez ».

L’auteur fustige particulièrement l’hypocrisie de l’institution régionale, prompte à réagir militairement lors de la tentative de putsch au Bénin en décembre 2025, mais qui s’est contentée de condamnations de principe face au coup d’État en Guinée-Bissau quelques jours plus tôt. Face à ce deux poids, deux mesures, des alternatives comme l’Alliance des États du Sahel (AES) séduisent de plus en plus les jeunes ouest-africains. Pour Nwanze, la leçon est claire : la légitimité ne se décrète pas par des déclarations à Abuja, elle se construit kilomètre par kilomètre, sur le bitume.

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