Décoloniser le savoir, Adama Aly Pam éclaire un processus ancien et complexe

L’historien et paléographe sénégalais Adama Aly Pam a soutenu, mardi, à Paris, une thèse de doctorat en archivistique dans laquelle il propose une relecture des enjeux liés à la maîtrise des instruments de diffusion du savoir, tout en interrogeant les usages et les dynamiques de la mémoire africaine.
M. Pam, chef archiviste de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco) à Paris, a présenté une recherche intitulée « Socio-histoire de la formation des bibliothécaires, archivistes et documentalistes de l’Afrique francophone à Dakar (1953 à nos jours) ».
« L’auteur exhume un pan essentiel, mais souvent négligé, de la construction des États africains : la bataille pour la maîtrise des instruments du savoir et des usages de la mémoire », peut-on lire dans un document rendant compte de cette soutenance.
Cette contribution vise à déconstruire l’idée d’une Afrique « exclusivement orale, dépourvue de tradition scripturaire », écrit la même source.
Elle se félicite également de l’apport du chercheur sénégalais allant dans le sens de mettre en lumière l’existence d’univers intellectuels foisonnants, notamment les bibliothèques du désert, les manuscrits juridiques et théologiques du Sahel, les traditions épistolaires des empires sénégambiens, ainsi que des réseaux savants connectés au Maghreb et au Moyen Orient.
« Ce rappel est loin d’être anecdotique, il reconfigure entièrement l’histoire des institutions documentaires du continent et montre que les savoirs y circulaient depuis des siècles, au cœur d’ordres politiques, religieux et sociaux déjà structurés », rappelle le document.
La décolonisation des savoirs n’est ni un phénomène récent ni un slogan académique
Cette thèse de doctorat démontre qu’à partir de 1950, les bibliothèques africaines étaient devenues « le théâtre discret d’une rivalité géopolitique ».
Elle pointe aussi une véritable « guerre froide du savoir » se jouant entre l’UNESCO et les anciennes puissances coloniales.
“L’UNESCO défend une vision universaliste, encourage l’alphabétisation, promeut les bibliothèques publiques et incite les jeunes États à se doter de structures de formation. La thèse analyse avec précision cette diplomatie culturelle qui cherche à desserrer l’étau postcolonial”, souligne le texte.
« L’un des enseignements majeurs de la thèse est clair : la décolonisation des savoirs n’est ni un phénomène récent ni un slogan académique, mais un processus long, complexe, traversé de contradictions, engagé dès la fin des années 1950 », indique-t-on.
Le communiqué indique également que “la recherche d’Adama Aly Pam n’est pas un simple récit institutionnel : c’est un diagnostic lucide. Elle raconte l’histoire d’un continent dont les savoirs ont été contestés, déplacés, parfois niés, mais qui n’a jamais arrêté de produire ses propres formes de rationalité, de mémoire et de transmission”.
En retraçant la formation des bibliothécaires, archivistes et documentalistes, la thèse révèle une « dimension trop souvent occultée de la décolonisation, notamment celle du contrôle du savoir, les politiques de lecture, la construction des mémoires publiques et la fabrication des archives ».
Cette recherche montre aussi que les bibliothèques et les archives « ne sont pas des lieux neutres, mais des espaces de confrontation, où s’affrontent des visions du monde, des héritages coloniaux et des aspirations à l’autonomie ».
« La formation documentaire apparaît alors non comme un simple enjeu académique, mais comme l’un des piliers d’un projet politique plus vaste : organiser la production et la circulation du savoir, encadrer la mémoire collective et façonner les conditions d’écriture du récit national », ajoute le texte.
Adama Aly Pam, diplômé de l’École nationale des chartes, est titulaire d’un doctorat d’histoire contemporaine de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
Il a été conservateur aux Archives nationales du Sénégal, en charge du programme de modernisation des Archives de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest.
Depuis 2018, il est chef archiviste de l’Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science et la culture (Unesco), à Paris.



