Le Sahel, cet espace de compétition entre puissances

La communication officielle de l’Alliance des États du Sahel (AES) – Mali, Burkina Faso et Niger – repose depuis deux ans sur un narratif clair : rupture avec les anciennes tutelles occidentales, affirmation d’une souveraineté stratégique et choix de partenaires « respectueux » des intérêts sahéliens.
Pourtant, les signaux diplomatiques révèlent récemment un décalage croissant entre ce discours politique et la réalité des relations internationales dans la région. Le 8 mars 2026, le haut fonctionnaire américain Nick Checker annonce sa visite à Ouagadougou afin de rencontrer les autorités burkinabés. Le message de l’Administration Trump se veut conciliant : Washington souhaite « réaffirmer son respect pour la souveraineté du Burkina Faso » et discuter de « nouvelles étapes pour renforcer la coopération et la concertation sur les intérêts communs en matière de sécurité et d’économie ». Le paradoxe est remarquable : derrière la rhétorique de rupture, les régimes sahéliens continuent visiblement d’entretenir les liens avec les puissances occidentales.
L’ÉCHEC DU PARI RUSSE
La dépendance croissante envers Moscou constitue jusqu’ici le pivot de la nouvelle orientation stratégique du Sahel. Après le départ des Forces françaises et la réduction du dispositif américain, les autorités maliennes, burkinabè et nigériennes ont ouvert leurs portes aux mercenaires russes d’Africa Corps qui a pris le relais de la milice Wagner après la mort suspecte d’Evgueni Prigojine. Or, les résultats sécuritaires restent largement décevants.
Depuis 2021, les violences djihadistes dans la région n’ont cessé d’augmenter accumulant les juntes qui n’arrivent pas à enrayer la poussée de violence. Le Sahel central concentre désormais plus de 40 % des morts liés au terrorisme dans le monde, contre environ 20 % cinq ans plus tôt. Au Burkina Faso, près de la moitié du territoire échappe toujours au contrôle effectif de l’État. Au Mali, les attaques contre les forces armées et les civils ont continué de progresser, dépassant régulièrement plusieurs milliers de victimes par an.
Au Niger, pourtant longtemps considéré comme un partenaire sécuritaire relativement stable, les violences armées ont fortement augmenté depuis le changement de régime en 2023. La promesse d’une solution sécuritaire rapide ne s’est donc pas matérialisée après des années de régime militaire autoritaire sur fond de discours souverainistes.
Les opérations militaires restent fragmentées, les capacités logistiques limitées et les nombreuses pertes civiles alimentent le ressentiment local. Cette réalité fragilise le récit officiel de Moscou d’un partenariat stratégique « gagnant-gagnant » avec les États africains. La Russie demeure présente, mais elle n’apparaît plus comme l’alternative décisive qui devait transformer l’équilibre sécuritaire du Sahel.
UNE REGION DEVENUE TERRAIN DE COMPETITION MONDIALE
Si les puissances extérieures continuent de s’intéresser au Sahel, ce n’est pas uniquement pour des raisons sécuritaires. La région représente un espace stratégique convoité pour ses ressources naturelles et sa position géopolitique.
Le Niger possède certaines réserves d’uranium les plus importantes au monde, un minéral essentiel pour l’industrie nucléaire civile occidentale.
Le Mali et le Burkina Faso figurent parmi les principaux producteurs d’or du continent africain, attirant depuis des années les sociétés minières internationales, notamment canadiennes et australiennes. Les pays abritent des réserves encore largement sous-explorées de manganèse, de lithium ou de terres rares. Dans ce contexte, plusieurs puissances avancent leurs pions.
La Chine poursuit sa stratégie d’investissement dans les infrastructures et les secteurs extractifs, intégrant progressivement la région à ses réseaux commerciaux. C’est la stratégie au long cours dite des Routes de la soie. La Turquie multiplie les accords économiques et militaires, notamment dans les domaines de la construction, de l’énergie et des drones.
La Russie, de son côté, cherche à consolider sa présence à travers la sécurité et les concessions minières. Derrière la coopération se profile donc une réalité plus brutale : le Sahel constitue un espace de compétition où chaque acteur tente d’obtenir un accès privilégié aux ressources et aux marchés émergents.
QUI SERA LE PROCHAIN PARTENAIRE ?
C’est précisément là que les dissonances du discours de l’AES apparaissent le plus clairement. D’un côté, les dirigeants sahéliens affirment vouloir rompre avec toute logique de dépendance extérieure et construire une autonomie stratégique. De l’autre, les contraintes économiques et sécuritaires les obligent à rechercher de nouveaux partenaires, souvent les mêmes qu’ils critiquaient autrefois. Des signes concrets illustrent déjà ce rééquilibrage possible.
Selon plusieurs responsables américains, Washington serait sur le point de conclure un nouvel accord avec Bamako permettant aux avions et aux drones américains de reprendre leurs missions de collecte de renseignements au-dessus du Mali. Une telle évolution marquerait un tournant symbolique : les autorités maliennes renoueraient donc avec les puissances occidentales sur certains aspects de coopération sécuritaire.
Ainsi, la question centrale reste désormais celle de l’avenir de l’AES dans un contexte de revendications sociales diffuses des citoyens qui ne voient guère leur vie changer malgré les promesses lors des prises de pouvoir par la voie de la force. Si le partenariat russe ne produit pas les résultats attendus et si les puissances occidentales tentent un retour prudent, les régimes sahéliens pourraient élargir à nouveau leur palette d’alliances.
Dans ce contexte de concurrence internationale, l’AES cherche avant tout à préserver sa légitimité politique interne. Mais plus la situation sécuritaire se dégrade et plus les difficultés économiques s’accumulent, plus la marge de manœuvre réelle des régimes se réduit. C’est peut-être là que réside la principale contradiction : dans une région devenue l’un des théâtres géopolitiques les plus convoités du continent, l’indépendance stratégique proclamée ressemble finalement moins à une rupture avec l’Occident qu’à une tentative de jouer plusieurs partenaires à la fois.
Babacar P. Mbaye



