Politique

Pour une reconquête de la souveraineté économique du Sénégal

L’économie sénégalaise présente aujourd’hui une caractéristique structurelle trop peu débattue ; elle est profondément extravertie, c’est-à-dire largement dépendante des capitaux étrangers, des entreprises et des centres de décision.

Les chiffres sont sans ambiguïté. Le stock d’investissements directs étrangers représente désormais plus de 50% du PIB, traduisant une forte présence d’acteurs étrangers dans le système productif. Dans le même temps, les entreprises nationales contribuent encore de manière limitée à la création de richesse, avec une part estimée à environ 20 % du PIB. Ce déséquilibre est particulièrement marqué dans les secteurs stratégiques, notamment les hydrocarbures, les mines et certaines infrastructures.

Cette extraversion se manifeste également dans la structure des échanges : le Sénégal reste fortement dépendant des importations, y compris pour les biens essentiels. Autrement dit, une part significative des richesses produites ou consommées échappe au contrôle national.

Dans ce contexte, il convient de saluer les orientations stratégiques entreprises par le Premier ministre et son gouvernement, notamment à travers la renégociation de certains contrats pétroliers et gaziers et la résiliation de ceux jugés déséquilibrés. Cette approche s’inscrit clairement dans une volonté de reprendre le contrôle des ressources nationales et de rééquilibrer les relations avec les multinationales. Cela constitue un premier pas important vers une véritable souveraineté économique.

Mais cette dynamique doit être élargie et approfondie. Le problème n’est pas l’investissement étranger en soi. Cela peut être un levier de croissance. Le véritable problème est l’absence de contrôle stratégique national et la faiblesse du tissu entrepreneurial local.

À cet égard, l’exemple de l’Éthiopie mérite réflexion. Ce pays a adopté une approche volontariste en réservant certains secteurs clés (distribution, logistique, banque) exclusivement aux nationaux. Cette stratégie lui a permis de structurer le capitalisme local, de créer des champions nationaux et de limiter la captation externe de la valeur.

Le Sénégal gagnerait à s’inspirer de cette logique, non pas en fermant son économie, mais en la rééquilibrant autour de trois axes :

 Réserver certains secteurs aux nationaux (commerce de détail, transport, distribution), afin de créer une base entrepreneuriale solide.

 Conditionner les IDE à des exigences strictes : transfert de compétences, participation locale, contenu local obligatoire.

 Soutenir l’émergence de champions nationaux, notamment par un meilleur accès au financement et aux marchés publics.

Sans cette inflexion, le risque est clair ; une croissance sans souveraineté, où le Sénégal produit sans vraiment décider, et surtout sans capter durablement les fruits de ses propres richesses.
La question n’est pas idéologique. C’est économique, stratégique et profondément politique.

Cheikh SENE

Économiste, essayiste
Professeur UCAD

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