Les vertus morales des Wolof

Extraits du livre, L’arbre des vertus chez les Wolof
Présentation succincte des vertus
Le teggine (la politesse, la courtoisie)
Le teggine désigner la politesse ou la courtoisie. C’est la vertu qui veillez au respect des protocoles de communication interpersonnelle, en vue de favoriser des échanges cordiaux et équilibrés. Cette vertu contribue à affirmer le lien social. Elle est visible par l’attitude et le comportement empreints de considération et surtout de respect vis-à-vis d’autrui. Elle se reflète, d’une part, à travers l’attention accordée au respect de certaines prescriptions (dire « na nga def » : « comment allez-vous ? ou bonjour », « Dieuredieu » : « merci », « baal maman » : ” pardon “, « peut maman » : « s’il vous plaît », « dimbali maman » : « permettez-moi », etc.), et d’autre part, à l’évitement des interdits comme la vulgarité, la grossièreté, tout écart de langage ou attitudes choquantes tel que : couper la parole, élever la voix, utiliser des mots bénissants, etc.
Écoute et empathie font partie intégrante du teggine. Yaru (bien éduqué) est utilisé pour les enfants ; le teggine a, pour les adultes, un sens de raffinement du langage et du comportement. Quand les Wolof disent que « diw dafa sellal lamiñam »cela veut dire qu’on n’entendra jamais sortir de sa bouche des grossièretés. Les Wolof disent souvent « oui teggin » pour résumer la bonne conduite, la droiture morale ou la bienséance.
Le jom (le sens de l’honneur)
Le jom est le sens de l’honneur. L’homme de jom a un sens aigu de l’honneur et de la dignité. Dans son commerce avec ses semblables, il évite la honte et le déshonneur (gàcce) pour lui-même, sa famille ou son clan. Il refuse de s’abaisser, de s’avilir. Il a le sens de l’effort et refuse la facilité ou la dépendance. Le jom a un lien étroit avec la fierté et la fermeté d’âme. Cette dernière regroupe la tempérance, la sobriété et le courage (1). Toutes ces vertus sont activées pour préserver l’honneur. Le jom s’appuie surtout sur cet attachement à cette fierté que l’on tire de l’appartenance à un groupe social, une ethnie, un système d’idées, etc. cedo aristocratique. « Le jom est non seulement force de résistance à la tentation, mais encore il est un puissant stimulant de l’effort créateur. » (2) nous rappelons le professeur Assane Sylla qui poursuit : « Maîtrise de soi, probité, parfaite sociabilité, raffinement du comportement et du langage, honneur, voilà les principes fondamentaux qui régissent la vie du Wolof : du berceau à la tombe, la conscience de l’individu est nourrie et façonnée par cette morale de l’honneur… » (3)
Le sagou, ku dal, ku teey(la maîtrise de soi, être prudent, être pondéré).
Le sagou exprimer la maîtrise de soi. Dal et Té font référence à la prudence. Rappelons que la prudence est une vertu qui permet de choisir de façon judicieuse ce qui est bon ou mauvais, utile ou inutile. Être prudent, c’est être capable de délibérer avec pertinence, de discerner le bien et le mal, de distinguer ce qu’il faut prolonger et ce qu’il faut éviter, d’user sagement de ses biens, de choisir les relations qu’on entretient, de bien juger les circonstances, de savoir parler et agir à propos. D’après saint Thomas, la vertu de prudence est : « la mémoire du passé, l’intelligence du présent, l’habileté à prévoir l’avenir… » (4) Cela montre qu’il s’agit d’une vertu intellectuelle par essence. Chez les Wolof, un homme qui est Té ne se précipite jamais. Un homme Dal, c’est celui qui a le sens de la mesure, de la pondération ou de la modération. Il ne va jamais adopter des positions extrêmes. Il maîtrise sa colère (sagou andak). Dans une situation délicate, pour éviter des regrets, il ne va jamais se « lâcher ».
Le Ngor (la noblesse de caractère)
Le Ngor est la noblesse de caractère. Selon le professeur Assane Sylla, « être sang c’est avoir du ngor ». Le mot sang est dérivé de gor, qui désigne l’homme libre ou l’homme libéré de toute forme de servitude. Ce dernier agit en toutes circonstances conformément aux obligations dues à son rang. On retrouve dans le Ngor du jom (fierté et fermeté d’âme) du njub (l’honnêteté sans faille), l’attitude dëggu (un attachement à la vérité), la vertu de téraanga (hospitalité) et bien d’autres vertus propres à l’homme d’honneur. « C’est l’homme qui, en toute circonstance, accomplit ce qui est convenable, Liwar ou Waref. » Il fait preuve de probité morale. « Le gor est honnête et est incapable de succomber à la tentation de l’argent et des biens matériels. » (5) Le Ngor est une valeur phare de la société cedo aristocratique et guerrière.
Le njub (la droiture, l’honnêteté)
Le njub ou l’honnêteté est la vertu de l’homme dont la conduite est réglée sur la probité morale. Il ne fait tort à personne et rend à chacun ce qui lui appartient. Dans une certaine mesure, l’honnêteté est, sur le plan moral, ce que représente la justice au niveau juridico-politique. Celle-ci constitue son premier palier, car elle formalise quelques règles dont la violation entraîne des sanctions. Concernant l’honnêteté, la sanction est essentiellement morale. C’est la vertu de la personne qui observe une droiture morale et ne veut pas être prise en défaut, même si elle est sûre que cela n’entraîne pour elle aucun préjudice. Le respect des lois de la cité ne suffit plus, car la personne est attachée à la justice et à l’équité. Sa conduite est dictée par le devoir : faire le bien est à la base de son action. Le njub est une composante essentielle du Ngor.
Le ajuster (le courage), le njaambaar (la bravoure)
Le courage est cette force qui s’oppose à la peur, à la lassitude, à la facilité ou à la légèreté. Le courage est la vertu des héros, des intrépides mais aussi de l’honnête homme qui sait endurer les épreuves de la vie quotidienne. Le courage est essentiel aux vertus ; c’est lui qui leur donne de la vitalité. Le courage s’attaque à l’inertie, à l’inaction, à la paresse. On trouve plusieurs types de courage :
– le courage devant le péril (ajuster) ou encore, le courage des meilleurs, le courage des héros, des vainqueurs et des conquérants (njaambaar) ;
– le courage face aux labeurs, à la lassitude, à l’abattement (à un lien avec le jom) ;
– le courage face aux vicissitudes de la vie quotidienne (muñ) : le courage face à l’incompréhension ou à l’adversité (muñ) ;
– le courage du désespoir ou le courage face à la mort (muñ).
Le muñ (l’endurance, l’abnégation patiente ou la longanimité)
Le muñ est l’abnégation patiente devant l’épreuve, mais aussi la longanimité dont on fait preuve dans le commerce avec les hommes. Ce courage est celui de l’homme qui affronte la difficulté, l’échec, le désespoir sans montrer de faiblesse. C’est celui de la personne dotée d’une bonne endurance et d’une forte résilience. Mais le muñ est surtout la patience avec laquelle on supporte un affront, une offense que l’on se garde de punir alors qu’on dispose de tous les moyens pour le faire. Les Wolof disent : « Ku muñ di nga muuñ » : « Si tu as l’habitude d’endurer des épreuves, un jour tu souriras. » Ils disent aussi : « Muña man muus » : « L’abnégation patiente l’emporte toujours sur la ruse. »
Ku doylu (être doté d’une fermeté d’âme, intégrant : tempérance, sobriété, courage)
Verser doylu, la sobriété aurait suffi à le définir. Mais nous penchons pour la fermeté d’âme qui est plus large. Cette vertu consiste surtout à maîtriser les appétits, les penchants et les désirs. C’est la vertu qui permet de lutter contre nos démons intérieurs. En cela, c’est une vertu de liberté. Elle couvre la tempérance, la sobriété et le courage. Son principe consiste à modérer nos convoitises et nos craintes. La fermeté d’âme est cette résistance qu’on oppose aux passions (sensuelles et factices). Cette vertu est celle de l’homme libre qui n’est pas asservi aux passions et dont la volonté est de loin plus puissante que la force de celles-ci.
Le màndute (l’intégrité morale)
Cette vertu de màndute est assimilée à l’intégrité morale. Pour le professeur Assane Sylla, le màndute dépasser le ouais. « On ne dit d’un homme qu’il est mandu que lorsqu’on a la certitude qu’il est profondément honnête et incapable de commettre certaines fautes. » (6) Le mànduté est une valeur difficile à déplacer car il suppose l’attitude de non-jugement. Quand on est mandu, on ne juge pas, on ne stigmatise pas, on évite les attributions, on ne critique pas de façon gratuite, on n’évalue pas sans une certaine rigueur. « Juger, c’est, de toute évidence ne pas comprendre… » dit André Malraux (7). Amadou Hampaté Ba va dans le même sens en annonçant : « Tierno s’abstenait toujours de juger autrui. » (8) L’homme mandu se garde de calomnie ou de médisance. C’est une vertu de l’homme mûr. C’est une vertu des sages et des saints.
Ku dëggu (être de bonne foi, être véridique)
Un homme dëggu est attaché à la vérité et souffre de toute incohérence pouvant survivre entre sa pensée, ses propositions et ses actes. Il dit ce qu’il pense et traduit ses propos dans ses actes. L’homme de bonne foi refuse le mensonge, la dissimulation, l’artifice (sorte de manœuvre malveillante pertinente de la ruse). C’est un homme franc (cohérence entre ses pensées et ses paroles) et sincère (cohérence entre ce qu’il pense ou ressent et ses actes ou paroles). Il évite la médisance (Juif) et le colportage. Il ne fait pas de calomnie (tuuma). Il sait gérer le silence, car il comprend tout le poids des mots et leur capacité créatrice et destructrice. Chez les Wolof, l’homme vertueux, doté d’une vraie noblesse de caractère, est d’abord un individu attaché à sa parole, « Gor sa cire ja ! » ou « Le noble se distingue par son attachement à sa parole. »
A suivre….
1. Définition de la fermeté d’âme dans l’Éthique de Spinoza : tempérance, sobriété et présence d’esprit dans les périls. ÉthiqueParis, Édition du seuil, 1988, p. 301.
2. Assane Sylla, La philosophie morale des Wolof, op. cit., p. 179.
3. Ibidemp. 166.
4. Saint Thomas, Textes sur la morale, Paris, VRIN, 1998, p. 273.
5. Assane Sylla, La philosophie morale des Wolof, op. cit., p. 85.
6. Ibidemp. 85.
7.André Malraux, Les conquérantsParis, éditions livre de poche, 1928, p. 113.
8. Amadou Hampaté Ba, Vie et enseignement de Tierno BocarParis, éditions du seuil, 1980, p. 167.



