Korité et Tabaski au Sénégal, au delà de la lune

(SénéPlus) – Chaque année, à l’approche de la Korité et de la Tabaski, le Sénégal est confronté à des divergences dans l’observation de la lune, entraînant des fêtes célébrées à des dates différentes. Cette situation, souvent perçue comme un simple débat religieux, révèle en réalité une problématique sociologique plus profonde : l’absence d’une autorité religieuse partagée et la fragilité du contrat social intra religieux.
La question de la lune dépasse le cadre spirituel. Elle renvoie à la manière dont la société sénégalaise organise ses pratiques collectives et construit le consensus religieux. L’islam sénégalais est majoritaire, mais il n’est pas uniforme. Il repose sur une pluralité de confréries, d’imams et d’autorités spirituelles qui disposent chacune d’une légitimité sociale. Cette diversité constitue une richesse, mais en l’absence d’un cadre de coordination partagé, elle produit des décisions divergentes sur des questions collectives comme la Korité et la Tabaski.
Ainsi, la divergence sur la lune ne se traduit pas par un conflit religieux, mais plutôt par l’inexistence d’un mécanisme institutionnel capable de produire une décision commune acceptée par tous. Elle met en évidence l’absence d’un contrat social intra religieux structuré, c’est-à-dire un ensemble de règles et de mécanismes permettant d’organiser les pratiques collectives et de coordonner les décisions religieuses.
Cette situation pose la question plus large de la refondation du contrat social sénégalais. Dans une société profondément religieuse et communautaire comme le Sénégal, la stabilité repose sur l’organisation du vivre ensemble entre les différentes communautés. Aujourd’hui, les transformations sociales et la multiplication des acteurs religieux exigent la mise en place de mécanismes de dialogue et de coordination plus structurés.
La solution réside dans la construction d’un double contrat social : un contrat intra religieux pour organiser les relations entre les communautés musulmanes et produire des décisions consensuelles, et un contrat inter religieux pour renforcer la coexistence pacifique entre toutes les confessions. Il ne s’agit pas d’imposer une uniformité religieuse, mais d’organiser la diversité dans un cadre institutionnel partagé.
Au fond, la lune ne divise pas le Sénégal. Elle révèle simplement la nécessité de structurer l’espace religieux et de refonder le contrat social pour renforcer le vivre ensemble communautaire.
Penser la lune, c’est penser l’organisation du vivre ensemble.
Dr Cheikh Tidiane Mbaye
Sociologue des religions – Chercheur – Enseignant vacataire (UN-CHK, UCAD et universités privées)
Fondateur et PDG du Cabinet L’Œil du Sociologue
Auteur de la thèse Les confréries musulmanes du Sénégal face aux exigences de leur avenir (2022)
Auteur de Sénégal : le système dans tous ses états (2023)
Administrateur général du Complexe Spirituel et Éducatif Kër Alpha Thiombane
Auteur de la rubrique hebdomadaire Le Grand Angle Socio


