Société, Culture

Mame Ngoné Faye ou une poésie à la liberté prodigieuse

Notre patrimoine littéraire est un espace dense de créativité et de beauté. La littérature est un art qui trouve sa place dans une époque, un contexte historique, un espace culturel, tout en révélant des vérités cachées de la réalité. La littérature est une alchimie entre esthétique et idées. C’est par la littérature que nous construisons notre récit qui s’inscrit dans la mémoire.

Ainsi, la littérature africaine existe par sa singularité, son histoire et sa narration particulière. Les belles feuilles de notre littérature ont pour vocation de nous donner rendez-vous avec les créateurs du verbe et de leurs œuvres qui entrent en fusion avec nos talents et nos intelligences.

La poésie, qui est une forme littéraire d’invention par le langage, par la sonorité et par les images qu’elle produit, est aussi un espace de création singulier. Même si on connaît la genèse de la poésie, il demeure impossible d’en définir toutes les frontières.

Ainsi, le poète est sans doute l’artiste qui s’interroge le plus sur la langue en éprouvant les sonorités, le sens des mots, la forme qu’ils prennent les uns par rapport aux autres et la force qu’ils dégagent. Il a la volonté d’engendrer, au sens de faire et de fabriquerun nouveau langage, propre à soi, ce qui participe à la poétique de ses œuvres.

Mame Ngoné Faye, auteure d’un recueil poétique publié aux éditions de l’Harmattan, Épaves oniriques en 2011 et de Effluves délétèrespublié sous le pseudonyme d’Alma Negra, son alter ego littéraire, revient avec un recueil étonnant Quand l’âme est à quai.

Restée plusieurs années sans publier, Mame Ngoné Faye surprend par son retour en poésie avec une écriture marquée par un stylistique très libre et détachée des carcans esthétiques pour offrir un itinéraire rare. L’écriture impose ici un style en ruptures cadencées par une prose poétique étonnante :

D’un bout à l’autre de l’univers, sur l’eau, dans le vent, se propagent les résonances des paroles futiles. Le bruit se hausse, chute, afflue, gratte, adule, explose en milliards de déflagrations qui se rapportent à toutes les millisecondes. Il n’y a pas de diapason. Il n’y aura jamais d’unisson. Et pourtant, il y a tellement de cœurs qui battent…

Le tempo ici s’impose, non pas comme une théorie du verbe ou une technique poétique, il insuffle des sonorités qui travaillent à la fois l’essence du propos et le style lui-même :

Une question me taraude depuis quelque temps et se fait obsédante : combien de spasmes faut-il pour s’accrocher aux songes ? Il faut bien que j’accepte mon ignorance : je ne sais pas. Peut-être que quelqu’un d’autre le sait, qui sait ?

Ainsi la page poétique se fait la confidente d’un univers qui ne s’appuie jamais sur la certitude. La poésie est ici expérimentale sur la fonction d’écrire, formant un alphabet jubilatoire, comme il est précisé dans l’avant-propos :

Jouer au tisserand en inventant une mosaïque dont le motif n’éclot qu’à la chute de l’écriture ; par surprise, toujours. Structurant une prose par-ci, un vers par-là, métamorphosant les mots de tous les jours.

Ainsi la poétesse se fait l’artiste de la langue, proposant des arabesques toujours en mouvement, sans s’arrêter à l’endroit que l’on pourrait attendre :

Mes rimes agrippées aux lourds bagages

Assurer à mes nuits des jardins de vers ;

Pèlerin infatigable, claudiquant sur la page

De trente-trois ans de secrets et de mystères.

Et la poésie ressurgit comme une pente vertigineuse qui laisse place à un onirisme puissant qui rappelle le mystère spirituel de l’errance littéraire :

Il ouais
Un brise d’embruns
Qui souffle dans les têtes
Et qui n’évapore rien
Des réminiscences bitumes,

Des silences si verbeux,

Qu’ils ensevelissent les cœurs

Et masquer les mensonges.

Et l’expression s’accroche vaille que vaille telle une phraséologie moderne qui se démarque de toute appartenance :

Lorsqu’une larme brûlante coule sur notre joue, elle semble érafler et écorcher la peau, faisant couler la souffrance à sa suite.

L’expérience de lecture de la poésie de Mame Ngoné Faye est une véritable aventure esthétique qui chemine dans des contrées inconnues comme autant de significations intimes et littéraires :

Je virevolterai sur moi de l’élan du derviche ;

Tout au fond de moi, une magicienne est tapie,

Une mystique instinctive et irrationnelle,

Déclinant l’infini sans un chiffre fétiche.

Dans cette archéologie du verbe qui forme une alchimie en prose et en poésie, Mame Ngoné Faye excelle car elle s’accorde une grande licence littéraire qui en fait son style et son exception. La démarche poétique est ici totale et en harmonie avec la quête de la poétique qui caractérise une nouvelle modernité.

Amadou Elimane Kane, écrivain poète

Quand l’âme est à quai, poésie, éditions de L’Harmattan, Sénégal, 2022.

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