L’Afrique dope Orange, les salariés réclament leur part

(SénéPlus) – Alors qu’Orange a qualifié sa zone Afrique-Moyen-Orient de « rôle de moteur du groupe » lors de la présentation des résultats 2025, les personnels africains dénoncent une reconnaissance insuffisante de leur contribution et réclament la création d’une instance de représentation dédiée au continent.
Mediapart révèle dans une enquête publiée le 23 février que cette zone, composée de 17 pays africains et de la Jordanie, affiche les meilleures performances du géant français des télécoms depuis plusieurs années, avec une croissance annuelle oscillant entre 10 et 12 %. En 2025, la hausse atteint 12,2% avec 174 millions de clients, représentant désormais 21% du chiffre d’affaires total, tandis que l’Europe, qui concentre 60% de l’activité, reste quasi stable à +2,2%.
“Alors que nos collègues français ont reçu 1.000 euros pour fêter les résultats, et que les cadres dirigeants ont obtenu 0,15% du capital (contre 0,12% en 2024), nous, qui générons l’essentiel de la croissance, n’avons eu droit qu’à des remerciements”, témoigne un salarié cité par Mediapart.
Ce sentiment d’injustice s’étend à la gouvernance du groupe. Contrairement aux zones France et Europe qui disposent d’instances dédiées au dialogue social, la région Afrique-Moyen-Orient ne bénéficie d’aucun cadre spécifique. Le “comité Monde” existant depuis 2010, qui réunit la direction générale et des représentants des filiales détenues à au moins 10% par Orange SA, ne permet pas de traiter les enjeux propres aux filiales africaines.
“Ses membres y remontent les réalités du terrain sans pouvoir en débattre. Et comme le comité ne se réunit qu’une fois par an, le suivi des situations signalées reste très limité”, constate Marie-Hervée Agotioh Gabaud, secrétaire internationale de la CFE-CGC Orange, syndicat majoritaire chez Orange France, invitée par Fanny Pigeaud.
Sur le terrain, plusieurs filiales africaines connaissent de sérieuses difficultés. En République centrafricaine, le personnel a mené une grève de trois jours fin 2025 pour réclamer une revalorisation des salaires, caractérisés depuis quinze ans malgré un quadruplement du chiffre d’affaires. Selon les délégués syndicaux, cinq expatriés, soit 4% des 123 employés, se préoccupaient de 55% de la masse salariale. Les négociations piétinent : les salariés exigent une hausse de 40%, la direction n’offre que 5%.
À Madagascar, 80% des 900 agents gagnent moins de 1 million d’ariarys par mois, soit moins de 200 euros, un montant insuffisant pour couvrir les besoins essentiels d’une famille avec une grille salariale figée depuis 2006. Au Cameroun, 157 anciens collaborateurs multiplient les procédures judiciaires depuis plusieurs années pour obtenir le paiement de primes d’ancienneté.
Le cas emblématique du Sénégal
Au Sénégal, la relation entre Orange et les équipes de Sonatel est marquée par des tensions chroniques. Les syndicats accusent le groupe français, qui détient 42% du capital de l’opérateur historique, de se comporter “comme le propriétaire unique” et de menacer la souveraineté nationale sur un secteur stratégique, en ayant placé Sonatel sous la tutelle d’Orange MEA, entité qui pilote la zone depuis 2018, et en bloquant sa croissance externe.
Face à ces multiples difficultés, les syndicats de plusieurs pays réclament avec insistance la création d’un “comité Afrique”. “Cela nous donnerait un vrai pouvoir de négociation, nous permettra d’être plus forts et solidaires, et de ne plus être uniquement une pompe à fric pour les actionnaires. Aujourd’hui, nous ne pouvons négocier qu’au niveau national, avec peu de chance d’obtenir des résultats”, détaille un syndicaliste.
Fin 2025, des représentants du personnel du Cameroun, de Centrafrique, du Mali et du Sénégal ont écrit à la directrice générale Christel Heydemann pour réitérer cette demande, déjà formulée en 2022. Ils avertissent que le fait que leur région soit « la seule du groupe dépourvue de représentation collective » pourrait être perçue comme « une inégalité de traitement entre les salariés » et apparaître en contradiction avec les engagements d’inclusion affichés par l’entreprise.
La direction de la maison mère refuse catégoriquement cette proposition. Tout en affirmant que “la qualité du dialogue social est une priorité”, elle ne souhaite pas “multiplier les instances de représentation”. Orange concède néanmoins envisager un renforcement des échanges, évoquant une première réunion formelle entre la direction générale d’Orange MEA et les représentants du personnel “au deuxième ou au troisième trimestre” 2026.
L’entreprise justifie son refus en affirmant que ses collaborateurs d’Afrique-Moyen-Orient ne connaissent pas de “problématique particulière”, citant une enquête interne qui manifesterait un niveau de satisfaction “bien au-dessus de la moyenne” du groupe.
“Mépris de classe”, réagit Sébastien Crozier, président de la CFE-CGC Orange. Comment prétendre qu’il n’existe pas de difficultés dans des contextes souvent instables marqués par des crises politiques, des enjeux sécuritaires et des tensions économiques ? “Et pendant ce temps, les dirigeants d’Orange vivent et voyagent en business class”, dénonce-t-il, souligne l’écart entre les quatre millions d’euros annuels versés à la directrice générale et les quelques centaines d’euros d’un travailleur au Burkina Faso.
Babacar Sarr, ancien secrétaire général du Syndicat des travailleurs de Sonatel, revendique une représentation africaine au sein du conseil d’administration d’Orange MEA, actuellement composé uniquement de membres de la direction d’Orange SA. “Les syndicats français sont représentés au conseil d’administration du groupe. Pourquoi, en Afrique, n’aurions-nous pas notre place au sein de celui d’Orange MEA ?”
Interrogée, l’entreprise invoque le cadre juridique, arguant qu’Orange MEA est une filiale non cotée détenue à 100% par Orange SA. Pourtant, rien ne l’empêcherait de prévoir des sièges ou au moins des observateurs pour des représentants africains, souligne Mediapart.



