Si on laisse le théâtre mourir au profit du contenu facile, on perd un outil critique essentiel

Alioune Sané est une figure polyvalente du théâtre contemporain. Directeur de la compagnie E’leuk Théâtre à Saint-Louis du Sénégal et cofondateur d’Enthéos Ño Far en France, il navigue entre deux continents, avec une conviction chevillée au corps : l’art doit être un miroir, parfois dérangeant, de la société. De passage entre deux projets, il livre un regard sans concession sur l’évolution des productions audiovisuelles au Sénégal, l’urgence de réformer les politiques culturelles et la mission profonde du dramaturge.
Pouvez-vous revenir sur les grandes étapes de votre parcours au Sénégal ?
Je suis diplômé de l’Ecole nationale des arts et des métiers de la culture de Dakar, mais mon véritable conservatoire fut le terrain, au contact direct des populations. Très tôt, j’ai revendiqué un théâtre engagé, tourné vers nos urgences sociales : l’éducation, les dérives comportementales, la quête de repères de la jeunesse ou encore l’environnement. Avec E’leuk Théâtre, nous avons traduit ces préoccupations en actes, notamment via les Rencontres artistiques pour un développement durable (Radd). Mon parcours n’est pas celui d’un artiste confiné dans le clair-obscur d’une salle de spectacle ; c’est celui d’un créateur en dialogue permanent avec la cité. Je refuse de réduire le théâtre au simple divertissement. Pour moi, c’est un espace de vérité, de résistance et de confrontation avec nos réalités.
Vous êtes désormais établi en France. Comment se dessiner cette nouvelle étape de votre carrière ?
Mon installation en France n’a pas été immédiate. J’ai choisi de faire une parenthèse de deux ans pour me consacrer à ma vie familiale – un choix humain, nécessaire et structurant. Aujourd’hui, l’activité reprend de plus belle. Je suis pleinement investi dans la compagnie Enthéos Ño Far, une jeune structure portée par une ambition forte : proposer des œuvres sincères et percutantes. Parallèlement, je maintient un lien ombilical avec le Sénégal via E’leuk Théâtre. Je vis dans cet entre-deux productif, entre ici et là-bas. Je suis également dans une phase intense d’écriture ; mes prochaines productions littéraires verront bientôt le jour. C’est une autre façon de porter la parole et de laisser une trace durable. Affaire à suivre.
Comment analysez-vous l’hégémonie des téléfilms face au théâtre sénégalais ?
Il faut avoir le courage de la lucidité : les téléfilms occupent aujourd’hui un espace démesuré, souvent au détriment des planches. Ils captent l’audience, imposent des visages et dictent les modes. Mais à quel prix ? On assiste à une course effrénée à la productivité où le fond est sacrifié sur l’autel de la rapidité. Le théâtre, à l’inverse, exige du temps, de la rigueur et une haute exigence esthétique. Il ne se contente pas de montrer, il questionne et dérange. C’est précisément cette fonction qui le rend indispensable. Si nous laissons le théâtre s’éteindre au profit de contenus «faciles» et jetables, nous perdons notre outil critique le plus affûté.
Si vous conservez le pouvoir de changer une chose dans le secteur théâtral, quelle serait-elle ?
Je lancerais une réforme structurelle des politiques culturelles. Le talent ne manque pas, il foisonne. Le véritable frein réside dans le manque de structuration, de financement et surtout de transparence. Sur ce point, je veux être très précis : sous la direction de Mme Khady Diène Gaye, le ministère de la Culture a lancé un appel à projets. La première phase, avec la publication transparente des bénéficiaires et des montants, a été unanimement saluée. Mais qu’en est-il de la deuxième phase ? C’est le silence radio. Plus d’un an après, aucune liste, aucune explication. Pire, un nouvel appel est lancé sans que le bilan du précédent ne soit soldé. C’est inacceptable. On ne peut prétendre soutenir la culture sans rendre des comptes aux acteurs du secteur. La transparence ne se découpe pas en tranches ; elle doit être absolue.
Le théâtre conserve-t-il, selon vous, une vocation éducative ?
Je vais être provocateur : le rôle du théâtre n’est pas d’éduquer, il est d’alerter. Le théâtre n’est pas une extension de la salle de classe, c’est un espace de choc et de prise de conscience. Aujourd’hui, certains contenus audiovisuels diffusent tout et n’importe quoi : violence banalisée, vulgarité gratuite, modèles sociaux délétères… Tout cela imprègne la jeunesse. Face à cette dérive, le théâtre doit rester un espace de lucidité. Il ne donne pas des leçons de morale, il place le spectateur face à ses propres réalités pour le forcer à réfléchir.
Comment concilier qualité artistique et protection du jeune public ?
Il est temps de passer des discours aux actes. D’abord, il faut financer, mais pas aveuglément. L’État doit soutenir les projets porteurs de valeurs et les créations responsables, ancrées dans nos identités. Ensuite, il faut encourager un théâtre qui, par sa subtilité et son intelligence, accompagne traditionnellement l’éveil des jeunes. Enfin, il s’agit de responsabiliser les créateurs eux-mêmes. La liberté artistique est un droit sacré, mais elle ne doit jamais servir de paravent à la médiocrité ou à la diffusion de contenus nuisibles. Le théâtre doit demeurer un sanctuaire de dignité et d’engagement. Pour cela, il nous faut trois leviers : des moyens pérennes, une volonté politique ferme et un courage artistique sans faille.



