Société, Culture

le plaidoyer du Pr Babacar Kanté au forum du WATHI

Lors d’une rencontre régionale consacrée aux défis de paix, de justice et de droits humains dans l’espace sahélien, le professeur Babacar Kanté a livré une réflexion dense sur le rôle des intellectuels, l’éthique juridique et la nécessité de placer les droits humains au cœur de toute action publique. Organisé par le think tank WATHI, le panel a été l’occasion pour l’universitaire d’appeler à une prise de conscience collective dans un contexte marqué par de multiples défis.
Dès l’entame de son intervention, le Pr Kanté a insisté sur l’importance du plaidoyer fondé sur des arguments solides, tout en soulignant la responsabilité éthique qui incombe aux intellectuels et aux juges. Selon lui, la priorité doit être accordée aux droits humains, une approche qu’il s’appuie sur les travaux de l’économiste Amartya Sen. Lauréat du prix Nobel d’économie en 1998, ce dernier a introduit une dimension humaine dans l’analyse économique, influençant notamment l’Organisation des Nations Unies dans l’élaboration de l’indice de développement humain (IDH).
Revenant sur l’histoire juridique africaine, le professeur Kanté a partagé une anecdote marquante rapportée par Kéba Mbaye, figure majeure du droit. Celui-ci expliquait que la rédaction de la Charte africaine des droits de l’homme et des peuples avait volontairement évité certains termes jugés trop contraignants, afin de garantir l’adhésion des États. Dans un contexte politique marqué par des régimes autoritaires, notamment sous Sékou Touré ou Jean-Bédel Bokassa, l’introduction de mécanismes juridiques trop explicites aurait compromis l’adoption même du texte.
Ce choix stratégique, selon lui, illustre la nécessité d’une approche progressive dans la consolidation des droits. « Il faut accepter que les avancées se fassent petit à petit », a-t-il affirmé, rappelant que les juridictions chargées de sanctionner les violations n’ont été mises en place que bien plus tard, après une maturation du système.
Abordant le contexte contemporain, le Pr Kanté a dressé un constat préoccupant : celui d’une « ère de la post-vérité » qui fragilise la parole des intellectuels. Il a illustré son proposé par des exemples frappants, évoquant notamment les controverses autour de Barack Obama ou encore la gestion de la pandémie de COVID-19, durant laquelle des positions politiques, comme celles de Donald Trump, ont parfois contredit les recommandations scientifiques.
Dans ce contexte, il estime que les intellectuels peinent à se faire entendre face à la désinformation et aux mécanismes de manipulation de l’opinion. Toutefois, il insiste : cette difficulté ne doit en aucun cas conduire à un renoncement à l’éthique, qui doit rester le socle de toute intervention académique et juridique.
S’adressant particulièrement aux juristes, le professeur Kanté a rappelé avec pédagogie que leur principal outil est la parole. « Le juriste ne sait pas construire de pont, ni soigner un malade. Tout ce qu’il sait faire, c’est parler », at-il déclaré, soulignant l’importance de maîtriser cet art avec rigueur et responsabilité.
Sur le plan institutionnel, il a également énoncé une « pathologie de la constitution », appelant à mettre fin aux manipulations répétées des textes fondamentaux. Rappelant que la Constitution sénégalaise de 1963 était en avance sur celle de France de 1958 en matière de droits humains, il a toutefois regretté le décalage persistant entre les textes et leur application concrète.
Enfin, le Pr Kanté a conclu son intervention en interrogeant le rapport au pouvoir dans les sociétés africaines. Il a évoqué une tendance inquiétante où certains opposants, une fois au pouvoir, reproduisent les mêmes dérives qu’ils dénonçaient auparavant. Un phénomène qui, selon lui, nécessite une introspection collective.
Plaidant pour une meilleure valorisation des initiatives locales, notamment en matière de résolution des conflits et de participation citoyenne, il a appelé à formaliser ces expériences afin d’en faire de véritables leviers de paix durable.
À travers cette intervention, le professeur Babacar Kanté a livré un message clair : face aux crises actuelles, seule une éthique rigoureuse, associée à une défense progressive mais ferme des droits humains, permettra de construire des sociétés plus justes et résilientes.

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