Société, Culture

Face à la justice, avoir le courage de répondre

Le 25 mars dernier, Me Moussa Bocar Thiam, ancien ministre de la Communication, des Télécommunications et du Numérique, n’a pas déféré à la convocation de la Haute Cour de justice. Son silence a parlé à sa place. Un silence lourd, chargé d’ombres et de questions, qui résonne comme une absence au rendez-vous de la République. Une chaise vide, en somme, là où la parole était attendue.

Car au fond, il ne s’agit pas seulement d’un homme. Il s’agit d’un principe. Celui, simple et exigeant, selon lequel le pouvoir n’est pas un ouvert mais une responsabilité. Gouverner, ce n’est pas seulement décider, c’est aussi répondre. Et répondre, parfois, c’est accepter d’être jugé, de voir ses actes disséqués, ses décisions rassemblées, ses choix remis en perspective. La commission d’instruction, conduite par Abdoulaye Ba, attendait des explications. L’Assemblée nationale avait, elle, tranché en amont en votant la mise en accusation pour des faits graves, association de malfaiteurs, détournement de deniers publics, blanchiment de capitaux. Rien que cela. Dans une démocratie qui se respecte, de telles accusations appellent une seule attitude digne, se présenter, s’expliquer, affronter.

Non pas pour se condamner, mais pour se défendre, ce qui est encore la plus élémentaire des justices. Mais voici que l’on assiste à une scène déjà connue sous d’autres latitudes, et que l’on croyait révolue ici. À la faveur de l’alternance, certains anciens responsables ont choisi la distance plutôt que la confrontation, l’exil plutôt que l’explication, l’ombre plutôt que la lumière. Comme si la perte du pouvoir portait avec elle la protection invisible dont ils reflétaient entourés. Comme si servir l’État conférait un droit à l’évitement. Comme si la responsabilité s’arrêtait aux portes du pouvoir. De quoi ont-ils peur, au juste ? De la justice ou de la vérité ? Question brutale, certes, mais inévitable. Car la justice, dans son principe, n’est ni vengeance ni règlement de comptes. Elle est ce moment où la République se regarde elle-même et demande des comptes à ceux qui ont agi en son nom. Elle est un exercice de lucidité collective. S’y soustraire, c’est fragiliser ce miroir, c’est refuser d’y voir son propre reflet.

À l’inverse, d’autres ont choisi de rester. D’affronter. De répondre aux convocations, de livrer leur version des faits, d’assumer leur part de lumière et d’ombre. Ceux-là, quels que soient les verdicts à venir, ont déjà compris l’essentiel. Qu’il n’y a pas de dignité publique sans responsabilité assumée. Qu’il n’y a pas de courage politique sans acceptation du jugement. Qu’il n’y a pas de mémoire honorable sans vérité assumée. Il faut le dire clairement, la démocratie ne se mesure pas seulement à la liberté de conquérir le pouvoir, mais à la capacité de ceux qui l’ont exercé à en répondre. Le suffrage donne une légitimité, il n’offre aucune immunité morale. L’État n’est pas un refuge, encore moins une forteresse imprenable. C’est un contrat. Et ce contrat implique des comptes à rendre, tôt ou tard, devant les institutions et devant l’histoire. Dans cette séquence troublée, le Sénégal joue une part de sa crédibilité démocratique. Non pas dans la sévérité des accusations, mais dans la rigueur de la procédure.

Non pas dans le fracas des polémiques, mais dans la sérénité des institutions. Encore faut-il que chacun accepte de jouer son rôle. La justice, en convoquant. Les accusés, en répondant. Les citoyens, en veillant. Fuir, c’est laisser le soupçon prospérer. Se taire, c’est abandonner sa propre défense. Refus de comparer, c’est, d’une certaine manière, reconnaître à la justice une force que l’on redoute plus qu’on ne la conteste. C’est aussi laisser aux autres le soin d’écrire votre histoire à votre place. La République, elle, n’a pas peur. Elle y assistera. Elle convoque. Elle insiste. Et elle jugera. Avec ou sans ceux qui préfèrent l’absence au courage de répondre.

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