Ode au Théâtre – Ode aux spectacles vivants

Il existe des lieux où une société peut se regarder sans fard, se raconter sans filtre et s’inventer sans peur. Le théâtre est de ceux-là. Bien avant les amphithéâtres modernes, avant même l’école telle que nous la connaissions, il y avait déjà, dans toutes les sociétés, des corps qui parlaient, des voix qui portaient, des histoires qui transformaient.
Depuis l’UNESCO, qui a institué le 27 mars comme journée mondiale, jusqu’aux scènes les plus modestes habillées dans une cour d’école ou un marché de quartier, le théâtre demeure une fabrique du sens, un laboratoire du vivre-ensemble, un miroir, et parfois, un scalpel pour nos sociétés.
I. Le théâtre, école de la conscience et de l’imaginaire
Chez Molière, le rire dévoile les hypocrisies sociales. Chez Shakespeare, l’âme humaine se dissèque avec une précision vertigineuse. Chez Bertolt Brecht, le spectateur devient un citoyen critique. Chez Wole Soyinka, le théâtre dialogue avec l’histoire, la mémoire et les fractures contemporaines.
Et sur notre continent, de Sembène Ousmane à Werewere Liking, les arts de la scène ont toujours été des instruments de transmission, d’émancipation et de résistance.
Oui, le théâtre n’est pas un accessoire de divertissement. C’est un outil cognitif puissant. Il développe chez l’enfant (et l’adulte) la mémoire et l’expression, l’empathie et la compréhension de l’autre, la confiance en soi ainsi que la capacité à structurer une pensée et à la défendre.
Il est aussi une pédagogie vivante. Là où les mots écrits peuvent parfois enfermer, le théâtre libère. Il a rencontré en mouvement les idées. Il rend incarné ce qui, autrement, resterait abstrait.
II. Un levier sous-estimé de transformation sociale
Le théâtre est une politique publique qui s’ignore. Dans des sociétés traversées par les tensions, les mutations rapides, les fractures sociales ou générationnelles, il offre :
– un espace de dialogue apaisé ;
– un collectif catharsis ;
– un outil de sensibilisation (santé, citoyenneté, environnement, égalité) ;
– un vecteur d’influence psycho-sociale extrêmement puissant.
Par exemple, les expériences de « théâtre-forum », inspirées notamment des travaux d’Augusto Boal, ont montré que le théâtre peut littéralement changer les comportements, déconstruire les normes et favoriser l’engagement citoyen.
Mais, il faut avoir l’honnêteté du dire : le théâtre – sous nos tropiques – survit souvent plus qu’il ne vit. Manque de financements, faiblesse des politiques culturelles, précarité des artistes, absence d’infrastructures, marginalisation dans les curricula scolaires, etc. Et pourtant, il y a une résilience admirable dans l’adversité car, malgré tout :
– des troupes continuent de répéter dans des conditions difficiles ;
– des auteurs écrivent sans garantie d’être joués ;
– des metteurs en scène créer sans moyens ;
– quelques mécènes, rares mais précieux, soutiennent dans l’ombre.
Cette résilience n’est pas seulement admirable. Elle est héroïque – chapeau, les artistes ! Mais elle ne doit pas devenir une excuse pour l’inaction.
III. Changer d’échelle : penser le théâtre comme un investissement stratégique
Et si nous changeons de regard ? Et si le théâtre était considéré, non pas comme une lubie ou une « dépense culturelle », mais comme un investissement structurant pour l’éducation, la cohésion sociale, l’économie créative et l’image ou le rayonnement du pays ?
Dans plusieurs pays, les meilleures pratiques montrent la voie :
– intégration du théâtre dans les programmes scolaires dès le primaire ;
– résidences d’artistes dans les établissements ;
– subventions pérennes aux entreprises ;
– les incitations fiscales au mécénat culturel ;
– festivals décentralisés dans les territoires.
Voici quelques pistes concrètes, ambitieuses mais réalisables pour une révolution théâtrale (et culturelle) :
1. Généraliser le théâtre à l’école
Avec une heure hebdomadaire obligatoire de pratique théâtrale, la création de troupes scolaires et universitaires et l’organisation de concours nationaux de théâtre inter-écoles.
2. Lancer un programme « une école – une scène ». L’idée est de transformer chaque établissement en espace de représentation, même minimaliste.
3. Créer/renforcer un fonds national pour les arts vivants avec participation publique et privée dans une transparence totale.
4. Encourager le mécénat culturel avec des déductions fiscales attractives et la labellisation des entreprises engagées.
5. Déployer le théâtre dans l’espace public (marchés, gares, plages, lieux publics, administration, etc). Car le théâtre doit aller vers les citoyens.
6. Soutenir les écritures contemporaines locales ou africaines avec des commandes publiques de textes et des traductions et circulations internationales.
7. Utiliser le théâtre comme outil de politique publique dans les campagnes de sensibilisation (santé, civisme, environnement).
Et si, à l’occasion des Jeux Olympiques de la Jeunesse à Dakar, ou dès l’année prochaine, nous faisons un pari audacieux : faire du 27 mars une célébration nationale vivante et populaire.
Des milliers de spectacles simultanés dans les écoles, sur les places publiques, dans les marchés, dans les halls d’entreprises mécènes, dans les universités, dans les quartiers, etc.
Ainsi, un pays entier transformé en une scène géante et multiforme. Et une nation entière qui joue, qui (se) parle, qui écoute, qui (se) donne à voir. Ce rêve est à portée de main
Aussi, le théâtre n’est-il pas un luxe. Il est une nécessité démocratique, pédagogique et civilisationnelle. Comme l’écrivait Victor Hugo, « le théâtre est un point d’optique. Tout ce qui existe dans le monde s’y reflète. ». Alors en cette journée mondiale, posons-nous une question simple : quelle société veut-nous refléter ? Et surtout, quelle société veut-nous écrire, ensemble, sur cette grande scène qu’est la vie ?
Si nous savons y répondre, alors le rideau peut se lever. À nous de jouer !
Oumar Ba
Urbaniste – Citoyen sénégalais



