Investir dans la vérité | SénéPlus

Dans les années qui viennent, la défense de la vérité deviendra sans doute le premier domaine d’investissement des nations encore démocratiques, si celles-ci veulent lutter contre le tsunami d’affabulations qui déferle sur le monde. Quand je parle d’investissement, je parle bien d’argent, de moyens financiers et techniques consistants qui seront mis en place pour contrecarrer les technologies de plus en plus sophistiquées, des manipulateurs de mensonges.
Les affirmations fausses ou trompeuses prospèrent, notamment dans le monde politique (Donald Trump en aurait proféré 30.000 selon le Washington Post au cours de son premier mandat, pourtant plus « vertueux » que celui qui est en cours !). Et même si le culte de la vérité n’a jamais été la qualité principale des hommes et des femmes politiques, l’invention des « faits alternatifs », la prolifération des fake-news, l’explosion de l’intelligence artificielle, font que jamais dans l’histoire de l’humanité on n’a eu autant de raisons qu’aujourd’hui, de penser que ce qui est dit, ce qui est écrit, ce qui est montré, ne reflète pas nécessairement la vérité.
MENTIR IMPUNEMENT : NOUVEAU PRIVILÈGE DES GRANDS ?
On croyait que seuls les plus faibles, les enfants par exemple, sont portés à proférer des mensonges. Mais aujourd’hui, ce sont les plus puissants, les plus forts, ceux qui ont le moins de raison de craindre des sanctions ou des représailles, qui sont devenus les plus gros menteurs et, pour notre malheur, leurs mensonges sont à leur dimension. Ils peuvent raser des villes, détruire des nations, faire des milliers et des milliers de morts et ne sont que le reflet d’une dure réalité : la loi du plus fort gouverne le monde.
Le cri de ralliement du Trumpisme c’est « Mentez mentez, et conservez votre version contre vents et marées, même si vos propos s’avèrent inexacts ! », même s’ils ne défient pas que la vérité mais aussi le bon sens et la raison. Le jeu de yoyo auquel se livre le président des Etats-Unis et qui alterne rodomontades et cajoleries, sur un sujet aussi grave que la paix dans le monde, ressemble plus à une manipulation boursière qu’à une stratégie politique. Voici quelques exemples de ce jeu de poker mentor qui fait notre quotidien. Donald Trump a du mal à expliquer les raisons qui l’ont poussé à bombarder l’Iran mais l’une d’entre elles était que ce pays représentait « une menace imminente » pour les Etats-Unis. « Faux ! », lui rétorque la personne la mieux placée pour en juger, John Kent, qu’il avait lui-même nommé Directeur du Centre National de l’Antiterrorisme et qui lui présente sa démission avec fracas. Comme à son habitude, Trump a répliqué par des injures, fait preuve de mauvaise foi mais il a surtout la mémoire courte, puisque c’était déjà sur la base d’allégations mensongères qu’un de ses précédents, George W. Bush, avait déclenché en Irak une guerre qui, selon la revue scientifique The Lancet, a fait 650.000 victimes militaires et civiles irakiennes !
La seule différence c’est que des voix de chefs d’États, ou de leurs représentants, s’étaient élevées parmi les alliés traditionnels des États-Unis, il y a 23 ans, pour dénoncer les affabulations de Bush, alors qu’aujourd’hui, aucun d’entre eux n’a osé prendre la parole pour stigmatiser les accusations infondées de Trump… Mais rien ne nous surprend plus de la part des autorités américaines actuelles. Et si nous prêtons attention à leurs dérives verbales, c’est parce que l’industrie du mensonge est devenue une arme de destruction massive qui menace l’existence de nos jeunes et nations fragiles.
Ainsi et au risque de provoquer une guerre civile, le président Trump maintient mordicus qu’un génocide de la minorité blanche est en cours en Afrique du Sud, alors qu’au même moment, des milliers de Sud-africains blancs qui avaient émigré aux Etats-Unis, refont le chemin inverse pour se réinstaller dans la terre de leurs ancêtres. Il prétend que les Chrétiens du Nigéria sont victimes d’une extermination en masse par les mouvements terroristes, alors que de notoriété publique, le plus influent d’entre eux, Boko Haram, sévit surtout dans le Nord et que les victimes principales des massacres et des enlèvements djihadistes sont les populations musulmanes ! « Mentez, mentez, il en restera toujours quelque chose » !
Si les Grands de ce monde se mettent à mentir, pourquoi les petits se généraliseraient-ils ? Alors nous aussi nous mentons, même si c’est moins médiatisé parce que nos gouvernants et nos élus mentent surtout à leurs peuples. Mais nous mentons aussi différent, à notre manière, quelquefois pour des briques et souvent au mépris de la liberté d’expression et de la représentation nationale. Car mentir c’est, quelquefois, refuser que l’on dit la vérité, comme au Mali où le directeur d’un organe de presse a été condamné à deux ans de prison parce qu’il avait publié un article mettant en doute les déclarations du président nigérien sur les auteurs de l’attaque de l’aéroport de Niamey. Ce qu’on lui reprochait, ce n’était pas d’avoir dit des contrevérités mais d’avoir contesté des propositions qui ne s’appuyaient sur aucune preuve. Les demi-vérités ne sont pas des vérités et face aux accusations portées par un journal qui est une bible en matière de finances, notre ministre chargé des Finances s’est vu contraint de faire face à la presse et d’expliquer que le Sénégal n’avait fait aucun emprunt secret, que les TDS n’avaient rien d’illégal et que le recours à cette procédure pour financer sa dette avait été porté à la connaissance de la représentation nationale. Ce que le ministre avait omis de dire (volontairement ?) pour éclairer la lanterne de celle-ci, c’était qu’il s’agissait d’une procédure réputée opaque, risquée, couteuse par nature et susceptible de provoquer de lourdes pénalités. On peut donc dire que les députés ne s’étaient pas exprimés en connaissance de cause et que peut-être même, qu’ils ignoraient la portée de leur engagement.
UNE LOI POUR INTERDIRE LE MENSONGE EN POLITIQUE ?
En juillet 2024, le gouvernement du Pays de Galles avait pris l’engagement de criminaliser le mensonge en politique et de juger les coupables par le biais d’une procédure judiciaire indépendante ! C’était une décision historique, une première dans le monde que les autorités galloises justifiaient en affirmant que « le public doit savoir qu’il peut faire confiance à ce qu’on lui dit » et que le mensonge représentait « une menace existentielle » qui met à mal la démocratie. Interdire le mensonge ?
Appliquer une telle mesure aux Etats-Unis c’est tout simplement priver Donald Trump de toute parole ou, pour le moins, le priver de parler de l’immigration, de l’économie, de relations internationales… et du reste. C’est une mesure difficile à appliquer, même au Pays de Galles, parce qu’il n’est jamais aisé de passer de la théorie à la pratique, qu’il devrait d’abord définir ce qu’est un mensonge et qu’une telle loi pourrait menacer la liberté d’expression ou donner lieu à une instrumentalisation politique. L’engagement des Gallois est resté lettre morte près de deux ans après l’annonce de cette décision révolutionnaire et aucun autre pays n’a pris le risque de s’engager sur la même voie. En vérité c’est à nous citoyens, chacun dans son pays et quelquefois unis autour de grandes causes, qu’il revient la mission de sanctionner les mensonges de nos gouvernants, chaque fois que l’occasion se présente, et d’affirmer haut et fort dès le moment qu’ils s’écartent de la vérité qu’ils ne parlent pas en notre nom ! Après tout, ne respectent-ils pas leur pouvoir de notre seule volonté ?



