De la division du travail politique et de l’engagement citoyen

Le droit est dit positif lorsque son application par les juges a le primat sur les analyses théoriques et/ou métaphysiques auxquelles il se prête. Droit applicable donc positif. Aujourd’hui même, l’ensemble des règles juridiques en vigueur dans l’État du Sénégal et qui s’appliquent effectivement, constituent le droit positif sénégalais. L’application effective, en cas de nécessité, de la Constitution par le juge constitutionnel fait que la loi fondamentale est une partie intégrante du droit positif.
La Constitution a néanmoins la particularité d’être la norme suprême en vigueur dans un État dont elle constitue la base de l’ordre juridique. Aussi nous sert-elle seule ici de ligne de démarcation pour montrer comment est divisé le travail politique au Sénégal et comment cette division permet de cerner la bonne ou la mauvaise qualité de l’engagement citoyen que l’on soit au pouvoir ou que l’on s’en éloigne peu ou prou.
Du travail politique et de sa division
Ce que nous désignons ici par travail politique n’est pas un travail en tant que tel puisqu’il exclut une rémunération et ne vise évidemment pas la production de biens et de services. Comme tout travail, il requiert néanmoins un effort physique et intellectuel plus ou moins intense qui légitime une division nettement moins accentuée que celle exploitée par les entreprises à travers la répartition horizontale – dictée par la spécialisation – ou verticale – par souci de hiérarchisation – des tâches et sous-tâches. Dans la division du travail politique dont il est question ici, l’accent est mis sur la séparation drastique en deux agrégats antagonistes que sont le pouvoir politique et l’opposition politique. Dans le cas du Sénégal, la division du travail politique est l’œuvre du constituant dont la mouture finale de la Constitution propose éclaire la séparation dès son préambule. Le peuple du Sénégal souverain y proclame « la volonté du Sénégal d’être un État moderne qui fonctionne selon le jeu loyal et équitable entre une majorité qui gouverne et une opposition démocratique, et un État qui reconnaît cette opposition comme un pilier fondamental de la démocratie et un rouage indispensable au bon fonctionnement du mécanisme démocratique ». Comme si la loyauté et l’équité entre la majorité et l’opposition ne suffisaient pas au moment de l’écriture de la loi fondamentale, le constituant fait de l’opposition un « pilier fondamental » et un « rouage indispensable » qui empruntent à la division du travail rémunéré et générateur de richesses la hiérarchie qui profite d’abord à l’opposition en la positionnant au-dessus de la majorité. Évidemment cette dernière n’en pâtit que très peu ou pas du tout dès lors que sa position de pouvoir et les avantages et privilèges qu’elle en tire sont assez intimidants pour l’opposition démocratique et républicaine. Le sentiment d’illégitimité qui peut en découler ou en découle réellement est pour beaucoup dans l’engagement citoyen d’un côté comme de l’autre, l’épithète citoyen recouvrant ici la même réalité républicaine, égale pour tous, que l’on soit au pouvoir ou dans l’opposition. Deux travers – la paresse et le mensonge politique – ne se manifestent plus alors de la même manière, quand ils ne se métamorphosent pas, dépendant du côté où se situe le citoyen engagé.
L’univers des possibles est alors celui des scénarios dont nous privilégions deux d’entre eux pour expliquer autant que faire se peut la cause principale des mensonges de l’opposant le mieux placé par rapport à tous les autres contempteurs du pouvoir – premier scénario – et la cause principale de la considérable métamorphose des mensonges – deuxième scénario – en cas de succès électoraux et d’accession au pouvoir. Là où le premier scénario est celui explicatif de l’artifice de l’opposant mental, le deuxième en dit long sur le commis incompétent qui n’est personne d’autre que l’opposant mentor promu dirigeant donc grand commis de l’État plus par le rang que par les aptitudes avérées et les résultats concrets qu’elles permettent d’engranger.
L’opposant fâché avec la vérité
Dans un travail normal, la rémunération, en échange de la production de biens et services pour répondre à la demande d’un marché bien étudié et durablement prometteur, motif principalement l’effort physique et/ou du travailleur. En disparaissant du travail politique à mais non lucratif, la rémunération dégarnit – pas toujours – l’aire de la motivation physico-intellectuelle. Parcourir les distances qu’il faut pour aller au contact des citoyens et des territoires qui les abritent et les entretiennent par leur rendement permet à l’opposant de se faire une idée exacte des manques et des besoins à satisfaire en réalisant un état des lieux exhaustif dont dépend l’écriture qualitative d’un plan adéquat de transformation du réel envisageable. Quant à l’opposant fâché avec la vérité, la disponibilité de moyens de communication du bon marché (radio, télévision, Internet, réseaux sociaux, etc.) suffit à atteindre les cibles que l’on ne conquiert plus par un programme puisqu’il suffit juste de leur servir des tonnes de mensonges sur l’adversaire au pouvoir dont on comprend parfaitement pourquoi l’action est encore insatisfaisante ou timidement satisfaisante pour la collectivité toute entière. Et pour l’opposant mental, la tâche de liquidation par l’image ternie de l’adversaire est d’autant plus aisée que les fortes densités de populations des zones urbaines en expansion rapide permettent d’atteindre la grande masse des électrices et des électeurs qui se plaignent des services publics défaillants, de la vie chère et de la promiscuité que ne corrigent pas les politiques publiques d’aménagement du territoire et de logement social. Évidemment, les retards de livraison des biens et services publics dédouanent l’opposant paresseux du diagnostic qui inspire subjectivement l’énoncé des valeurs et objectivement les mesures clés et leur cadrage financier. Plus un opposant est paresseux, plus il ment et plus il cristallise les mécontentements sans qu’il ne soit nécessaire de dire comment les dissiper dans un horizon raisonnable pour les laissés-pour-compte. Juste pour dire que paresse politique et mensonge politique vont de paire pour ancien le diptyque scénarisé par l’opposant dont les tares constituant le répertoire, interdit et inscrit dans la mémoire collective pour y demeurer à jamais, mais auquel plus personne ne prête attention. De sorte que l’erreur fatale au pouvoir est de penser que le public n’est pas dupe et qu’il ne se laisse pas déranger. Mettre hors d’état de nuire ne consiste pas à dire la vérité que personne ne cherche à connaître. La contrariété passe alors par le débat auquel participent les deux franges – pouvoir et opposition – qui se partagent le travail politique. Le débat, déjà bon marché, permet de ne rien laisser passer. Quand le pouvoir y renonce par le mépris de l’autre, l’illusion du nombre dont les vrais contours lui échappent mène inexorablement à sa perte.
Le dirigeant perdu
Le dirigeant perdu est celui du deuxième scénario explicatif de l’attentisme, voire de l’immobilisme. L’opposant dont la crise légitime, à ses yeux, le mensonge pris pour la vérité arrive enfin au pouvoir en terrain inconnu sans avoir toutes les cartes en main. La tentation du ne le quitte pas, mais la contre-vérité s’explique moins par la ruse que par la méconnaissance du terrain – diagnostic absent – et des dossiers mensonge de l’État. Il ne parle que de ce qu’il ne sait pas, mais qu’il fait semblant de savoir.
Le discours de politique générale n’est que le masque – pas pour longtemps – derrière lequel il s’abrite en y consacrant de longs passages au régime défit et à ses jambes désastreux. Le climat instauré est celui dans lequel baigne une nouvelle opposition prise par l’opinion de se taire par décence et où le débat est capturé par les médias sortis à peine du jeu de l’opposition ancienne pour se renouveler et donner la parole aux dirigeants d’opinion crédibles prêts à discuter des convergences et divergences qui font le charme d’une démocratie apaisée. Tout ce à quoi rechigne le grand commis perdu.
Dans chacun des scénarios – celui de l’opposant fâché avec la vérité et celui du dirigeant perdu – la Constitution n’est évidemment pas muette puisqu’elle montre de manière explicite de quoi est fait le travail politique et les relations de travail politique au sein des institutions et en dehors d’elles. L’entreprise politique dispose de prérogatives constitutionnelles lui permettant de surmonter les obstacles à la répartition horizontale et verticale des tâches et sous-tâches politiques et à leur exécution effective pendant le mandat en cours. Écrit et dit en cas d’application, le droit positif dont la Constitution est l’esprit et la lettre suprêmes fait que nul n’est indispensable.
On voit bien qu’en tranchant dans le vif la question du pouvoir par une division préambulaire du travail politique assez favorable à l’opposition, la Constitution de la République du Sénégal de janvier 2001, encore en vigueur en dépit des quinze points de réformes constitutionnelles ratifiées par référendum le 20 mars 2016, préfigure encore aujourd’hui ! les contributions qualitatives d’acteurs politiques doivent par l’intérêt général sur une longue période.
Où en sommes-nous deux après la troisième alternance ? Si cette contribution au débat constitue le prisme perfectible sous lequel le commentaire libre et/ou l’analyse sont objectifs, elle aurait permis d’atteindre, au moins en partie, son objectif qui est de poser les premiers jalons d’une théorie de la division du travail politique comme prélude à un engagement citoyen dont le développement économique et social est l’unique horizon. L’aventure qui ne fait que commencer continue si Dieu le veut.



