Société, Culture

Au Cameroun, l’illusion néocoloniale des visites papales

(SénéPlus) – L’annonce de la prochaine visite du pape Léon XIV au Cameroun ravive les critiques sur le rôle ambigu du Vatican en Afrique centrale. Dans une tribune rédigée Pèlerinage au pouvoirpublié à la mi-mars 2026 sur le site L’Afrique est un paysl’universitaire camerounais David Tonghou Ngong décrypte la fonction profondément politique et néocoloniale de ces déplacements pontificaux.

Ce nouveau séjour marquera la quatrième visite d’un souverain pontife dans ce pays de 30 millions d’habitants. Un chiffre exceptionnel qui placera le Cameroun au même niveau que le Kenya, loin devant des bastions catholiques majeurs comme la République Démocratique du Congo (50 millions de fidèles) ou le Nigeria (25 millions). Pour l’auteur, cette surreprésentation ne relève pas du hasard spirituel, mais s’inscrit dans un schéma de soutien systématique au régime autocratique de Paul Biya lors de ses pires moments de crise.

L’analyse de Tonghou Ngong démontre que le calendrier des visites papales coïncide systématiquement avec des périodes de fortes turbulences pour le pouvoir de Yaoundé. Le schéma débute en 1985 avec Jean-Paul II, qui se rend dans le pays alors que le président catholique, au pouvoir depuis 1982, mène une purge féroce à la suite d’une tentative de coup d’État.

La mécanique se répète en 1995. Après des élections très contestées en 1992, remportées selon l’opposition par Ni John Fru Ndi (ce dernier ayant été assigné à résidence) le pays traverse une période de brutalité politique. La situation est d’autant plus grave que le père Engelbert Mveng vient d’être assassiné en avril 1995. Pourtant, souligne l’auteur, la visite de Jean-Paul II en septembre est perçue comme une « bénédiction du couple présidentiel », conforme de fait une « légitimité à une dictature brutale ».

Le Vatican, complice de la « magie » néocoloniale

La troisième visite pontificale, menée par Benoît XVI en 2009, illustre la même dynamique. Un plus tôt, Paul Biya avait modifié la Constitution pour supprimer la limitation des mandats présidentiels, déclenchant des émeutes durement réprimées ayant provoqué des dizaines de morts. Malgré ce lourd bilan, le pape a qualifié l’Afrique de « continent de l’espoir », observant un silence total sur la « mort et la destruction orchestrées par le régime Biya ».

Pour le professeur de religion et de théologie au Stillman College, Tuscaloosa, Alabama, le lieu prévu du pape Léon XIV, dans le sillage d’élections entachées de fraudes évidentes, relève de la même logique. Bien qu’un prêtre catholique camerounais, le père Ludovic Lado, ait écrit au Vatican pour implorer l’annulation de ce voyage, Rome a ignoré cette requête. Une attitude qui prouve, selon l’auteur, que « lorsque la dictature de Biya est sous pression, l’Église catholique […] se tient prêt à apporter son soutien moral et politique ».

C’est ici que réside, selon David Tonghou Ngong, « l’essence du néocolonialisme catholique au Cameroun ». Il définit ce néocolonialisme comme un « tour de magie » destiné à détourner l’attention véritable du siège du pouvoir. Pendant que l’on donne aux anciens colonisés l’illusion de maîtriser leur destin par les urnes, « le pouvoir réel réside ailleurs, dans un pays étranger ».

L’université dénonce fermement cette « appropriation machiavélique » de l’institution religieuse visant à sanctifier la brutalité de l’État et la déshumanisation des citoyens.

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