Politique

ce que révèle la crise Sénégal-Maroc (Par Buujuman)

Le football ne m’intéresse pas en tant que spectacle. Je ne suis ni un supporter ni un commentateur passionné de ce sport. Mais cela m’intéresse profondément comme phénomène social totalau sens durkheimien. C’est-à-dire comme un révélateur des tensions politiques, des fragilités institutionnelles et des rapports de force contemporains.

Les récents événements impliquant le Sénégal et le Maroc, au-delà de l’émotion légitime qu’ils suscitent, nécessitent une lecture froide, lucide et stratégique. Car ce qui s’est joué (et continue de se jouer) va bien au-delà d’un match, d’une compétition ou même d’une rivalité sportive : c’est un séquence de souveraineté.

Le sport n’est pas un jeu : c’est un champ de pouvoir

Je me souviens, dans mes années d’étudiant, du magazine Manière de voir (Le Monde Diplomatique) dont le titre était brutal mais juste : “Le sport est la guerre.” Cette idée doit être prise au sérieux.

Le sport contemporain, et en particulier le football, est devenu, entre autres, un instrument de projection de puissance, un levier diplomatique, un outil de stabilisation politique interne et un vecteur de prestige international. A ce titre, elle mobilise des ressources considérables : financières, institutionnelles, juridiques, médiatiques.

Le Maroc, en investissant massivement dans cette compétition, n’a pas seulement recherché une victoire sportive. Il a embauché un stratégie globaleà la fois externe et interne. Externe, car il s’agit d’affirmer une position de leadership continental. Interne, car dans un contexte de tensions sociales et générationnelles, le sport peut jouer un rôle classique de « détournement » ou de consolidation symbolique du pouvoir. Rappelons qu’il y a quelques mois à peine, le Trône vacillait devant les exigences de la GenZ. Dans cette logique, rien n’est laissé au hasard…

Le Sénégal face à ses propres insuffisances : une chaîne d’échecs

Face à cela, le Sénégal apparaît moins comme une victime que comme un acteur insuffisamment préparé.

Le premier défaut est celui de l’anticipation. A tous les niveaux (fédération, ministère, Etat), une faiblesse structurelle est apparue : l’incapacité à projeter les risques, à construire des scénarios prospectifs et à préparer des réponses. Cependant, dans ce type de compétition, les incidents ne sont pas des anomalies ; ce sont des hypothèses de travail. Les expertises révélées après le prononcé du verdict en appel marocain auraient dû être mobilisées bien avant. Pour citer Sun Tzu ou l’ancien chef d’état-major de l’armée française, « nous devons gagner la guerre avant la guerre ».

Le deuxième défaut est organisationnel et stratégique. Par exemple, dans un contexte diplomatique tendu, confier la gestion d’un dossier aussi sensible (impliquant des ressortissants sénégalais détenus à l’étranger) à un système judiciaire minimal (voire à un seul avocat), témoigne d’une grave incompréhension de la défis. Ce type de situation nécessite un groupe de travail multidimensionnel : avocats spécialisés en droit du sport, diplomates, communicants, lobbyistes et experts des instances internationales, etc.

Le troisième défaut est institutionnel. En effet, la coordination entre la fédération, le ministère des Sports, le ministère des Affaires étrangères et les autres structures concernées semble avoir été faible, voire inexistante. Toutefois, dans ces situations, la rapidité et la cohérence de la réponse sont déterminantes.

Enfin, le quatrième défaut est culturel et cognitif. Une partie de l’opinion publique – et parfois des élites – a abordé cette crise registre émotionnelvoire morale (indignation ou incompréhension face à un « pays frère », réactions spontanées, etc.), là où il aurait fallu mobiliser une grille de lecture froide et stratégique. Les relations internationales, y compris le sport, ne sont pas une question d’affect mais d’intérêt.

CAF : une institution en crise de crédibilité

L’épisode met également en lumière les limites de la Confédération africaine de football. Les soupçons de partialité (ou de corruption), les faiblesses des mécanismes de recours et la lenteur des procédures alimentent une méfiance croissante. En fin de compte, c’est la crédibilité même de l’institution qui est en jeu. C’est déjà le cas.

Dans un environnement mondialisé où les normes juridiques sont de plus en plus exigeantes, ces faiblesses peuvent conduire à une marginalisation à l’échelle continentale au profit d’instances internationales comme le TAS (Tribunal arbitral du sport), censé mettre fin aux dérives persistantes.

Sortir de la réaction : construire une doctrine sénégalaise du sport comme levier de pouvoir

La vraie question n’est donc pas : que s’est-il passé ? Mais plutôt : que faire de ce qui s’est passé ? Pour citer la célèbre publicité : quoi d’autre ?

Chaque crise doit devenir un moment de repositionnement stratégique et de réarmement. Le Sénégal dispose de ressources humaines de très haut niveau dans le domaine du droit du sport et des instances internationales. Je pense au juge Kane (anciennement du TAS et ancien conseiller spécial du président de la République), à ​​l’ancien candidat de la Fédé Moustapha Camara (spécialiste du droit du sport et particulièrement du football), à Maître Seydou Diagne à l’expertise internationale ou encore à l’ancien président de la FSF qui en plus d’être avocat, connaît les arcanes de la CAF. Mais encore faut-il savoir les mobiliser. Cela nécessite la création d’un pool d’expertises nationales et internationales, capable d’intervenir immédiatement dans ce type de litiges et de porter les affaires devant les plus hautes juridictions sportives internationales. Sans oublier les grands noms du football et du sport.

Mais au-delà du juridique, c’est une véritable doctrine étatique qu’il faut développer.

Cinq axes pour ne plus souffrir :

  1. Institutionnaliser l’anticipation en mettant en place des cellules de veille stratégique des compétitions internationales et en élaborant des scénarios de crise (sécuritaire, juridique, diplomatique).
  1. Créer un groupe de travail permanent (réunissant stratèges, juristes, diplomates, communicants, lobbyistes et experts du sport) capable d’intervenir en temps réel
  1. Renforcer la diplomatie sportivec’est-à-dire développer des alliances, notamment avec les pays d’Afrique subsaharienne et construire des coalitions d’influence au sein des instances continentales.
  1. Professionnaliser la gestion juridique en mobilisant systématiquement des experts reconnus en droit international du sport et en assurant une présence stratégique dans les grandes juridictions comme le TAS
  1. Changer de logiciel mental passer d’une culture de réaction à une culture de stratégie et considérer désormais le sport comme un enjeu de souveraineté.

Reprendre l’initiative

L’enjeu va au-delà du football. Il s’agit de la capacité du Sénégal à défendre ses intérêts dans des arènes complexes et hybrides, où se mélangent sport, politique, droit et influence.

Le véritable échec ne serait pas de perdre un match ou une décision. Le véritable échec serait de ne pas tirer les leçons structurelles de cette séquence.

Car dans le monde tel qu’il est, et non tel que nous le souhaiterions, une chose est évidente : les nations qui gagnent ne sont pas celles qui réagissent le mieux. Ce sont ceux qui ont déjà prévu…

Par Buujuman

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