À Bakel, la peur des braquages dépasse la menace jihadiste

(SenePLUS) – Dans un rapport publié ce mois par Megatrends Afrika, l’analyste Hannah Rae Armstrong dresse un état des lieux des menaces sécuritaires dans le département de Bakel, à l’est du Sénégal, où l’avancée du groupe jihadiste JNIM au Mali voisin suscite l’inquiétude des autorités. Mais sur le terrain, les populations sont au moins autant préoccupées par la montée de la criminalité, l’isolement croissant et la pollution dévastatrice de la rivière Falémé.
En 2025, le mouvement jihadiste Jama’at Nusrat al-Islam wal-Muslimin (JNIM) s’est renforcé son emprise dans la région de Kayes, au sud-ouest du Mali, apportant “la violence extrémiste jusqu’à la frontière orientale du Sénégal”, rapporte Armstrong. La stratégie militaire du groupe, auparavant concentrée sur le nord et le centre du Mali, s’est orientée vers le sud et l’ouest : en 2025, près de 20% de ses actions violentes ont eu lieu dans ces zones.
En juillet 2025, le JNIM a mené six attaques simultanées dans la région de Kayes, dont une majeure à Diboli, à seulement 2 kilomètres de la ville sénégalaise de Kidira. Ces attaques ont marqué “un tournant” pour le département de Bakel, écrit la chercheuse. Les villageois qui se sentaient jusqu’alors relativement en sécurité ont commencé à éprouver “de réelles peurs”.
Quelques mois plus tôt, en février 2025, le Sénégal et le Mali avaient lancé des patrouilles militaires conjointes à Diboli. Le JNIM avait alors mis en garde dans un communiqué, définissant ces patrouilles comme “une provocation” et “une tentative d’agression indirecte”, selon le document.
Des préoccupations locales négligées
Mais l’étude d’Armstrong, basée sur des entretiens menés en décembre en novembre et 2025 avec deux douzaines d’acteurs locaux dans le département de Bakel, révèle un décalage entre les priorités nationales et internationales et les inquiétudes des populations frontales.
“Alors que la menace du JNIM occupe une place importante dans les cercles décisionnels nationaux et internationaux, les préoccupations locales sont moins entendues”, écrit l’analyste. Les habitants sont “au moins aussi inquiets” de la montée de la criminalité, de l’isolement et de la pollution dévastatrice de la rivière Falémé.
Entre octobre et décembre 2025, trois attaques à main armée ont été enregistrées dans la zone. Le 27 octobre, sept hommes masqués ont bloqué la route entre Gabou et Sira Mamadou Bocar, téléphones volants portables et argent aux villageois revenant du marché hebdomadaire. “Nous ne nous sentons plus en sécurité. La peur est palpable”, témoigne un commerçant cité par Armstrong.
Les habitants tendent à attribuer ces attaques à l’instabilité au Mali, soupçonnant des ressortissants maliens, bien que “jusqu’à présent, il n’y ait aucune preuve pour étayer cette affirmation”, précise la chercheuse. Les éleveurs signalent également une augmentation inquiétante des vols de bétail ces derniers mois.
La catastrophe environnementale de la Falémé
Au-delà de la criminalité, c’est la pollution de la rivière Falémé qui constitue la principale souffrance des communautés locales. Jusqu’à récemment, cette rivière formait “l’épine dorsale de l’agriculture, de l’élevage et de la pêche” dans le département de Bakel, rappelle Armstrong.
Au début des années 2010, la hausse des prix de l’or a conduit à l’établissement de mines artisanales et semi-industrielles tout le long de la rivière. Depuis, les pratiques minières – dragage, détournement d’eau, déversement de résidus et de métaux lourds – ont gravement pollué la Falémé, portant “un coup dévastateur à l’agriculture, à l’élevage et à la pêche”.
“La Falémé était une ressource vitale. Maintenant, les agriculteurs doivent compter sur les pluies au lieu de l’irrigation fluviale. Beaucoup ont abandonné leurs champs”, témoigne un conseiller municipal de Bélé cité dans le rapport.
En juillet 2024, le président Bassirou Diomaye Faye a émis un décret suspendant pour deux ans les opérations minières dans un rayon de 500 mètres de la rive gauche de la Falémé. Au 25 juin 2025, les forces de sécurité avaient démantelé plus de 66 sites artisanaux à travers Kédougou et Tambacounda. Mais certains acteurs de la société civile estiment que l’interdiction “n’est pas allée assez loin”, car elle n’a pas abordé le problème des acteurs semi-industriels, notamment les compagnies minières chinoises.
Une réponse sécuritaire globalement efficace
Face à la menace du JNIM, le Sénégal a renforcé son dispositif sécuritaire dans la région. En 2017, le pays a lancé sa première unité GARSI (Groupe d’Action Rapide de Surveillance et d’Intervention), financée par l’UE, installée à Nayé dans la commune de Bélé. En 2022, une nouvelle base militaire a été ouverte à Goudiry, à environ 70 kilomètres à l’ouest de Kidira. En décembre 2025, l’armée a mené l’exercice “Boundou 2025” d’une semaine à Tambacounda.
Au-delà des infrastructures, les forces de sécurité sénégalaises renforcent leurs liens avec les communautés via les autorités coutumières et élues locales. “Pour l’essentiel, les répondants ont une perception positive des forces de sécurité”, note Armstrong. Ils ont apprécié leurs activités et se sont dits favorables à davantage de soutien, notamment sous forme de postes de proximité et de surveillance aérienne.
Toutefois, la multiplication des points de contrôle suscite des plaintes. Un chauffeur routier malien transportant des conteneurs du port de Dakar à Bamako rapporte qu’il y avait jusqu’à récemment cinq points de contrôle entre Kidira et Dakar ; aujourd’hui, il y en a plus de 20. “Les difficultés que nous, chauffeurs routiers, rencontrons ne sont pas liées à un manque de sécurité mais plutôt aux points de contrôle gérés par les agents de sécurité”, témoigne-t-il.
Armstrong identifie plusieurs facteurs de vulnérabilité. L’arrivée d’environ 600 réfugiés, principalement des Peuls maliens fuyant les attaques de juillet dans la région de Kayes, a créé “une certaine panique et confusion” dans les zones affectées. Certains résidents associent leur présence à l’augmentation de la criminalité, malgré l’absence de preuves tangibles.
Les tensions liées à la stratification par castes constituent un autre point de fragilité. Bien que ce sujet reste tabou, des violences contenues ont récemment éclaté, notamment autour de mariages et d’événements sportifs. “Ailleurs au Sahel, la discrimination fondée sur l’ethnicité et la communauté a stimulé le recrutement et le soutien local au JNIM”, rappelle la chercheuse.
Des recommandations pour consolider la sécurité
Armstrong estime que “grâce à une réponse sécuritaire efficace, une forte cohésion sociale et des traditions de coopération entre les communautés frontales et l’État, il est probable que cette zone sera largement protégée de la déstabilisation jihadiste”. Mais des vulnérabilités subsistantes.
Parmi les mesures recommandées pour consolider ces atouts figurent « une coordination étroite avec les populations locales sur les mesures de protection et de nettoyage de la rivière » et « un soutien à la réponse sécuritaire par des investissements plus robustes dans les infrastructures régionales ».
La pollution catastrophique de la Falémé devrait être considérée “comme une question de sécurité humaine qui doit être traitée pour renforcer la sécurité frontale”, insiste l’analyste. Les interventions en matière de développement et de sécurité peuvent « renforcer leurs chances de succès en s’engageant avec ces préoccupations » locales.



