Société, Culture

Abdoulaye LY : Historien, Homme politique, Penseur panafricaniste

Le 25 février 2026 a marqué le 107ème anniversaire de la naissance d’Abdoulaye LY. Figure majeure de l’histoire intellectuelle et politique du Sénégal, Abdoulaye LY appartient à cette génération de savants et de militants qui ont contribué à forger la conscience historique et la pensée politique de l’Afrique contemporaine. Historien de formation, premier Sénégalais titulaire d’un doctorat d’État en histoire, acteurs politiques de premier plan dans les années décisives de la décolonisation, il aura marqué le XX siècle africain par la brillance de son parcours, l’indépendance de sa pensée et la rigueur de son engagement politique et patriotique. Trois dimensions structurent sa trajectoire : une œuvre scientifique pionnière, un engagement politique constant, une éthique personnelle faite de droiture, d’exigence et de cohérence. Ce texte retrace sa vie et son œuvre en respectant la chronologie, les jalons historiographiques et les faits établis.

I. ORIGINES, FORMATION ET PREMIERS ENGAGEMENTS

Abdoulaye LY voit le jour le 25 février 1919 à Saint-Louis, alors capitale du Sénégal. Son enfance se déroule dans un environnement social complexe où s’entrecroisent les institutions coloniales françaises, les héritages traditionnels africains, les influences islamiques et le dynamisme économique du fleuve Sénégal. Produit du système scolaire colonial installé à Saint-Louis en 1817 par le Français Jean DARD, il poursuit ses études au Lycée Van Vollenhoven (actuel lycée Lamine Guèye) où il obtient le baccalauréat en 1938. Entre 1939 et 1943, mobilisé en tant que citoyen français natif d’une des quatre communes exploitées au Sénégal dès 1872, il est envoyé au Maroc, d’où il revient avec le grade de sergent.

À partir de 1943, il reprend son cursus universitaire en France : Montpellier, Paris et Bordeaux, où se dessinent progressivement ses orientations scientifiques. Parallèlement à sa formation intellectuelle et scientifique, il s’engage dans plusieurs mouvements étudiants africains qui jouent un rôle décisif dans l’émergence d’une conscience politique panafricaine. Ce sont : le GEPA (Groupe d’Études Politiques Africaines) dont il était membre actif, l’OCEAN (Organisation Collective et Égalitaire de l’Afrique Noire) qu’il anime, le GAREP (Groupe d’Action et de Recherche pour l’Émancipation Politique) dont il est le fondateur. Ces structures, où s’activent aussi Amadou Mahtar MBOW (1921-2024), Assane SECK (1919-2012), Mamoudou TOURÉ (1928-2017), Abdoul Aziz WANE (1928-1963) et Cheikh Hamidou KANE contribuent grandement à l’affirmation d’une génération militante déterminée à repenser les rapports Afrique-colonialisme.*

En 1954, Abdoulaye LY soutient avec brio une thèse de doctorat d’État, ainsi structurée : Thèse principale : L’Évolution du commerce français d’Afrique noire dans le dernier quart du XVII siècle : la Compagnie du Sénégal de 1673 à 1696, Thèse complémentaire : Le Journal de bord de l’Amitié : voyage en Afrique (Sénégal et pays voisins), 14 janvier – 14 novembre 1685. Il devient ainsi le premier Sénégalais titulaire d’un doctorat d’État en histoire, événement fondateur pour l’historiographie africaine francophone.

II. CARRIÈRE SCIENTIFIQUE AU SÉNÉGAL (1954-1958)

De retour au Sénégal en 1954, il rejoint l’IFAN (Institut Français d’Afrique Noire) où il dirige la Section d’Histoire avant d’être nommé directeur adjoint. Ses travaux portent sur : l’histoire économique de l’Afrique atlantique, les compagnies commerciales européennes des XVII-XVIII siècles, la traite négrière et les systèmes esclavagistes et les sociétés sénégambiennes précoloniales. Abdoulaye Ly participe à la valorisation critique des archives sur la traite et s’impose comme l’un des premiers historiens africains à proposer une lecture non coloniale de ces sources.

Ses activités scientifiques inspirées et forment plusieurs personnalités devenues par la suite des références intellectuelles ou politiques : Amadou Mahtar MBOW, futur DG de l’UNESCO, Assane SECK, ministre et géographe et universitaire influent, Mamoudou TOURÉ, économiste et futur ministre des Finances, Abdoul Aziz WANE, premier Africain admis à l’École Centrale de Paris. Joue-t-il aussi un rôle important dans la maturation d’une élite intellectuelle vouée à la décolonisation du savoir.

III. ENGAGEMENT POLITIQUE ET LUTTES POUR L’INDÉPENDANCE (1957-1970)

En 1957, il est nommé ministre de la Production, au sein des institutions mises en place par la Loi-cadre de Gaston Defferre. le 20 septembre 1958, il co-fonde le Parti du Regroupement Africain – Sénégal (PRA-Sénégal) aux côtés d’intellectuels et militants africains. Sa formation prône l’indépendance immédiate, la fédération africaine et la rupture avec l’appareil colonial. Sous son impulsion, le PRA-Sénégal appelle à voter Non au référendum du 28 septembre 1958 proposé par le général de Gaulle. Cette prise de position, très minoritaire dans le champ politique sénégalais de l’époque, demeure un moment clé de l’histoire de l’indépendance.

Après 1960, Abdoulaye LY critique ouvertement la concentration du pouvoir autour du duo Senghor-Mamadou Dia qu’il considère comme une forme de néocolonialisme institutionnel. Durant la campagne précédant les élections de décembre 1963, il est accusé d’« appel à la rébellion ». Arrêté en 1964, il est condamné à deux ans de prison, puis amnistié le 4 avril 1965. Aussi reste-t-il l’un des rares intellectuels sénégalais d’alors à avoir payé par la prison le prix de son indépendance politique. Le 15 juin 1966, il est réhabilité et promu ministre de la Santé et de l’Action sociale. Son héritage dans ce secteur se présente ainsi : et son action porte sur : la modernisation des infrastructures sanitaires, le renforcement des services de santé dans les zones rurales, une meilleure articulation entre santé publique et action sociale.

IV. ŒUVRE INTELLECTUELLE ET PENSÉE POLITIQUE

Son livre « Les Masses africaines et l’actuelle condition humaine » (1956) constituent un jalon majeur : critique marxiste du colonialisme, analyse des rapports de domination, plaidoyer pour une conscience historique africaine, vision panafricaine de la transformation sociale. Sa pensée anticipe ou converge avec celles de Samir AMIN, Walter RODNEY. Il élabore une lecture africaine de l’économie politique mondiale, articulant histoire, structure économique et stratégie politique. Il met en lumière : le caractère systémique de la traite, les mécanismes économiques de domination, l’importance de croiser archives et traditions orales, la nécessité d’une critique méthodique des sources coloniales. Il compte parmi les fondateurs de l’historiographie africaine moderne.

V. DERNIÈRES ANNÉES, DÉCÈS ET HÉRITAGE (1970-2013)

À partir des années 1970, tout en éloignant des fonctions ministérielles, Abdoulaye LY demeure une voix incontournable sur les questions de souveraineté, de gouvernance et de mémoire historique. Son riche fonds d’archives est conservé à l’IFAN, constituant une source essentielle pour l’histoire politique et intellectuelle du Sénégal. Il s’est éteint le 31 mai 2013, à 94 ans. Ses héritiers politiques et intellectuels soulignent unanimement sa rigueur intellectuelle, son intégrité morale, son panafricanisme constant, son courage civique et son indépendance d’esprit.

CONCLUSION

Abdoulaye LY demeure une figure centrale pour comprendre : la naissance de l’historiographie africaine moderne, les luttes politiques anticolonialistes, la structuration du champ politique sénégalais des années 1950-1970, les débats contemporains sur la dépendance et le néocolonialisme. Historien, ministre, militant anticolonial, penseur panafricaniste, Abdoulaye Ly incarne une tradition rare : celle des intellectuels dont la vie entière — recherche, engagement politique, morale personnelle — fut tournée vers un horizon unique : la libération de l’homme africain par la connaissance et la souveraineté. Que Jannatul Firdawsi soit sa Demeure éternelle !

Par Harouna Amadou Ly
Historien – professeur d’histoire et de géographie à la retraite.

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