Afrique de l’Ouest, la démocratie à l’épreuve des coups d’État civils et militaires

Alors que l’Afrique de l’Ouest traverse l’une des séquences les plus critiques de son histoire politique contemporaine, les signaux d’alerte se multiplient. Coups d’État successifs, transitions militaires prolongées, tripatouillages constitutionnels, tensions entre États et organisations régionales, montée du discours souverainiste et fragilisation progressive des institutions démocratiques : le paysage politique ouest-africain est profondément recomposé.
Dans ce contexte de turbulences, le Gorée Institute a pris l’initiative d’ouvrir un espace de réflexion stratégique, après avoir conduit une recherche dans trois pays : le Sénégal, la Guinée et la Côte d’Ivoire. À Dakar, chercheurs, responsables politiques, experts en gouvernance et acteurs de la société civile se sont ainsi réunis pour interroger les dynamiques à l’œuvre et penser l’avenir démocratique de la région. L’objectif était double : comprendre les causes structurelles du déclassement démocratique observées ces dernières années et proposer des pistes concrètes de sortie de crise, au-delà des réactions conjoncturelles.
Au cœur des discussions figure le projet de recherche RESDECS (Renforcement de la Démocratie et de la Cohésion Sociale), coordonné par le Dr Pape Fara Diallo. Ce travail, mené au Sénégal, en Guinée et en Côte d’Ivoire, vise à évaluer l’état de santé démocratique de ces trois pays, à en établir un diagnostic rigoureux et à formuler des recommandations opérationnelles. Pour ses initiateurs, la réponse à la crise ne peut être uniquement sécuritaire ou diplomatique : elle doit s’appuyer sur une réaffirmation des fondamentaux démocratiques — paix durable, inclusion politique, participation citoyenne effective et respect strict des droits humains. Ces valeurs, insistantes-ils, ne sont pas en cause en elles-mêmes.
Pour Doudou Dia, les principes démocratiques universels ne sont pas entraînés en faillite. Ce qui doit être plutôt une relève, selon lui, de la qualité du leadership politique depuis les indépendances : déficit de vision stratégique, personnalisation du pouvoir, affaiblissement des contre-pouvoirs et incapacité à répondre aux aspirations sociales.
De son côté, le politicien Mamadou Bodian analyse la crise de la démocratie dans l’espace CEDEAO comme le résultat d’une compréhension parfois biaisée du modèle démocratique. Selon lui, de nombreux dirigeants postindépendance, ainsi que leurs successeurs, ont considéré la démocratie comme un événement — lié aux élections — plutôt que comme un processus continu de construction institutionnelle et de consolidation des libertés. Dans un contexte marqué par l’insécurité, la menace terroriste et la défiance populaire envers les élites politiques, la démocratie est souvent perçue soit comme un modèle importé, soit comme un système incapable de garantir la stabilité et la sécurité. Plusieurs participants à la conférence ont également souligné la nécessité d’intégrer davantage les autorités coutumières dans le processus démocratique.
La situation est d’autant plus complexe que certains régimes militaires installés au Mali, au Burkina Faso, au Niger et en Guinée consolident progressivement leur pouvoir, tout en mobilisant un discours souverainiste qui trouve un écho auprès d’une partie de l’opinion publique. Entre revendication d’autonomie stratégique, rupture avec certains partenaires traditionnels et promesses de refondation institutionnelle, la région semble engagée dans une phase de redéfinition profonde.
Dès lors, une interrogation centrale traverse les débats : assistons-nous à une recomposition du modèle démocratique ouest-africain, adapté aux réalités locales et aux contraintes sécuritaires ? Ou sommes-nous face à un recul durable des acquis démocratiques construits depuis les années 1990 ?
Au-delà du constat, les participants s’accordent sur un point : la crise actuelle constitue un moment charnière. Elle impose une réflexion lucide, dépassionnée et collective sur les fondements du contrat social en Afrique de l’Ouest, afin d’éviter que la fragilisation institutionnelle ne se transforme en rupture systémique.
Pour le chercheur Mame Mor Sène, les dirigeants militaires actuellement au pouvoir — Assimi Goïta au Mali, Ibrahim Traoré au Burkina Faso et Abdourahmane Tiani au Niger — ne sont pas à leur place dans les palais présidentiels et devraient, selon lui, retourner dans leurs casernes. Il estime par ailleurs qu’ils ne disposent ni de la légitimité démocratique ni des outils institutionnels nécessaires pour conduire des réformes structurelles durables.



